Introduction

Le 18 novembre 1889, Robert1)Prénom fictif., 33 ans, est admis à la Maison de Santé de Préfargier à la demande de sa famille. Après avoir vécu dix ans en France, ce natif du Locle est rentré depuis peu dans sa vallée natale. Orienté par son frère vers l’horlogerie, Robert est engagé comme journalier dans un des nombreux ateliers de la Chaux-de-Fonds. Ses journées au travail se passent mal. Il se sent méprisé par ses collègues italiens qu’il croit entendre médire et proférer des menaces derrière son dos. Leurs voix le suivent chez lui ; à travers la fenêtre de sa chambre, elles hantent ses nuits. Ces hallucinations désagréables rendent Robert insomniaque. Afin d’éviter qu’un malheur ne lui arrive, probablement las d’avoir à gérer son comportement paranoïaque, ses proches demandent son internement à Préfargier comme la loi neuchâteloise l’autorise. Robert suit les traces de sa mère internée à deux reprises dans l’établissement.

Un atelier d'horlogerie à la Chaux-de-Fonds, fin du 19e siècle.
Un atelier d’horlogerie à la Chaux-de-Fonds, fin du 19e siècle.

Les premiers temps de son séjour au sein de l’asile se déroulent dans le calme. Le patient s’isole, lit beaucoup ou travaille au jardin. Il est constamment d’humeur sombre, mais sa santé mentale s’améliore quelque peu. Ces progrès lui permettent de participer aux fêtes de fin d’année. Cependant, en janvier 1890, des hallucinations auditives sont à nouveau constatées par les surveillants. Les voix sont de retour, menaçantes et médisantes. Leur fréquence et la violence de leur propos augmentent avec le temps. À tel point que, lors d’une nuit particulièrement agitée, Robert se frappe la tête sur un fourneau avant de se taillader les poignets avec une brosse à cheveu brisée. Suite à cet épisode de violence déchaînée, l’ouvrier, calmé par de longs bains, continue à être victime d’hallucinations. Il tente alors à nouveau de mettre un terme à ses jours à l’aide d’un clou. Terrifié par les voix omniprésentes de ses anciens collègues d’atelier, il est victime d’une autre crise nocturne durant laquelle il saccage les meubles qui l’entourent et s’autoflagelle pour tenter de faire taire les voix accusatrices.

Burckhardt prend la décision de l’opérer pour lui retirer une partie de l’écorce cérébrale.

Grâce à un traitement au chloral2)Un sédatif chimique découvert dans les années 1830., il redevient plus calme durant le mois de février. En mars, une visite de son frère se passe mal. Celui-ci le trouve dans un triste état. Il désire que quelque chose soit fait au plus vite pour l’amélioration de sa santé. Comme il en avait été question lors d’un précédent contact avec Gottlieb Burckhardt, le directeur de Préfargier, la possibilité de réaliser une intervention chirurgicale est évoquée. Après discussion avec le patient, Burckhardt prend la décision de l’opérer pour lui retirer une partie de l’écorce cérébrale. En procédant de la sorte, l’aliéniste pense pouvoir faire cesser, ou atténuer, les hallucinations auditives dont Robert souffre et limiter ainsi son agitation violente.

L’opération a lieu le 9 avril 1890. Burckhardt retire un peu plus de trois grammes d’écorce cérébrale au cours d’une intervention de près de quatre heures. Cinq jours plus tard, soit six mois après son admission à Préfargier, l’ouvrier neuchâtelois décède des suites de l’opération. Sa mort marque la fin d’une série d’expérimentations chirurgicales menées au sein de l’asile neuchâtelois. Robert a été le dernier de six patients sur lesquels Burckhardt a procédé à l’excision d’une partie de l’écorce du lobe temporal de l’hémisphère gauche du cerveau. Ces opérations ont eu lieu au vu et su de ses collègues et de ses employeurs entre 1888 et 1890. Burckhardt, un aliéniste bâlois, opère ces patients, parfois à plusieurs reprises, pour traiter leurs hallucinations auditives. Il observe ensuite les retombées des trépanations pour les consigner par écrit en vue de la publication des résultats de ces essais.

Image du manuscrit de la seconde édition de Psychosurgery de Walter Freeman et James Watts (1950)
Image du manuscrit de la seconde édition de Psychosurgery de Walter Freeman et James Watts (1950)

En raison de ces opérations, Gottlieb Burckhardt est connu dans l’histoire de la médecine pour être le premier psychiatre à avoir pratiqué des lobotomies. À ce titre, son geste est rattaché à l’entreprise de lobotomisation menée à travers les États-Unis entre les années 1940 et 1960. De « Teenage Lobotomy », tube punk de 1977 des Ramones, en passant par les films Vol au-dessus d’un nid de coucou ou Hannibal, la psychochirurgie3)Le terme sous lequel se regroupent toutes les pratiques chirurgicales destructrices à visée thérapeutique en psychiatrie. a été condamnée dès les années 1970 dans la culture populaire autant que dans les milieux médicaux comme le paroxysme des dérives de la psychiatrie. Dans ce contexte, considérées rétrospectivement, les explorations chirurgicales de Burckhardt apparaissent comme des expérimentations grossières, abusives et violentes dont le vernis thérapeutique ne parvient pas à dissimuler la cruauté.

Qu’est-ce qui a mené cet aliéniste suisse réputé à mutiler l’écorce cérébrale de quelques-uns de ses patients ?

Cependant, dès lors que leur fondement et leur fonction sont reconstruits et historicisés, les gestes mutilateurs de Burckhardt apparaissent bien plus ambivalents. Le rôle de l’historien n’est pas de juger du passé mais de tenter de le comprendre et d’en reconstruire le récit à partir des traces qu’il a laissées4)Pressman, Jack D., Last Resort: Psychosurgery and the Limits of Medicine, Cambridge, CUP, 1998, p. 197.. Il doit déployer tous ses efforts à recueillir et critiquer les sources disponibles pour reconstruire le récit de l’objet qu’il étudie dans son propre contexte. Quelles sont les conditions qui donnent la possibilité de réaliser une série d’opérations du cerveau sur des aliénés entre 1888 et 1890 ? Qu’est-ce qui a mené cet aliéniste suisse réputé à mutiler l’écorce cérébrale de quelques-uns de ses patients ? À travers le récit de la vie de la Maison de santé de Préfargier sous la direction de Gottlieb Burckhardt entre 1882 et 1896, les décisions de ce psychiatre vont être relues comme réagissant, ou étant continuellement contraintes par le contexte social, culturel, économique ou scientifique dans lequel elles ont été prises5)Scull, Andrew, The Insanity of Place/The Place of Insanity: Essays on the history of psychiatry, London, Routledge, 2006, p. 5.. Les lignes de force qui, dans la seconde moitié du XIXe siècle, se sont cristallisées dans les pratiques chirurgicales de Burckhardt vont être rendues apparentes. Des conditions qui rendent possibles et favorisent les opérations aux effets que leur publication a eus, en passant par le mode opératoire de Burckhardt, la promotion et le déclin rapide du psychiatre bâlois seront mis en relation avec leurs divers contextes.

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Références   [ + ]