À la recherche de « l’aliéniste neuchâtelois ad hoc »

Durant la seconde moitié de l’année 1881, les instances de direction de la Maison de santé de Préfargier font donc face à un problème épineux : comment trouver au plus vite un médecin directeur qui possède toutes les « qualités désirables »1)ADP, 1881, p. 16. et nécessaires à ce poste ? Le chemin qui mène à la nomination de l’aliéniste bâlois Gottlieb Burckhardt révèle la conception que se font les membres de la commission de direction de Préfargier du rôle et de l’identité du directeur de leur asile. La compréhension des critères que doit réunir un directeur idéal permet de comprendre la manière dont les membres de la commission évaluent les qualités du directeur.

Le respect de la tradition d’assistance éclairée aux aliénés voulue par le fondateur et la capacité de faire régner l’ordre moral et familial bourgeois au sein de l’asile sont les deux qualités principales requises du futur directeur pour les administrateurs de la fondation de Préfargier.

Ces qualités revêtent beaucoup d’importance car le directeur doit incarner un idéal moral et intellectuel2)Engstorm, Eric J., Clinical Psychiatry in Imperial Germany: A History of Psychiatric Practice, Ithaca, Cornell University Press, 2003, p. 22.. La question de ses capacités médicales et scientifiques n’apparaît que dans un second temps.

Pour ces philanthropes issus de bonnes familles neuchâteloises, les critères d’ordres sociaux, les origines et l’état civil des candidats comptent donc plus que les qualifications professionnelles.

Le futur aliéniste de l’établissement devrait idéalement remplir trois conditions pour espérer obtenir le poste : être neuchâtelois, marié et à la tête d’une famille.

Cet idéal de l’aliéniste patriarche neuchâtelois se rattache à la conception familiale de la Maison de santé de Préfargier que se fait le groupe d’hommes investi dans son fonctionnement. En cela, nos philanthropes neuchâtelois ne se démarquent pas de leurs collègues français ou allemands. Les asiles du XIXe siècle sont des institutions qui sont conçues comme des familles bourgeoises au sein desquelles l’aliéniste patriarche fait régner l’ordre favorable à la guérison. La relation entre l’aliéniste et ses patients telle qu’elle est conçue au XIXe siècle est comparable à celle qui existe entre un père aimant mais sévère et ses enfants.

Ainsi, Préfargier est décrit par ceux qui l’administrent comme une grande famille à laquelle le médecin directeur doit se dévouer corps et âme. Lors d’un exposé sur l’histoire de Préfargier fait dans une séance de commission en 1882 par Auguste Châtelain, il est fait mention du docteur Borrel, ancien directeur, « qui avait fait de Préfargier sa seconde famille ». Châtelain déclare lors du même exposé avoir « donné [s]on cœur » à l’établissement qui était devenu « os de [s]es os et chair de [s]a chair »3)ADP, 1882, p. 35.. Etant donné que la maison de santé neuchâteloise est conçue comme une grande famille par ceux qui l’administrent, le recrutement d’un nouveau médecin prend en compte le profil familial des postulants. Lors des démarches pour trouver un second médecin à Préfargier en 1882, le choix de nommer le Neuchâtelois Rodolphe Godet est motivé par «[s]es relations de famille [qui] offrent toutes garanties »4)ADP, 1882, p. 40.. Lors du renouvellement de certains des postes de membre de la commission en 1885, la sélection d’Auguste et de Léo Châtelain est expliquée par le fait qu’ils sont vus comme les « héritiers des sentiments dont leur père était animé vis-à-vis de la maison de Santé qu’il avait contribué à édifier ». De même, le choix de James et Frédéric de Pury est justifié par le fait qu’ils sont « tous deux neveux du Fondateur» et sont ainsi «naturellement des membres utiles et dévoués de la commission »5)ADP, 1885, p. 121.. C’est pour une raison du même ordre – car il est « non marié » – que, au grand regret du comité de Préfargier, le seul médecin suisse « parfaitement honorable »6)ADP, 1881, p. 23. ne peut être engagé.

Pour les membres de la commission, plus que les qualités associées au titre de médecin ou son état civil, ce sont d’abord le lieu dont le candidat est originaire et le lien familial préalable qui l’unit à Préfargier qui définissent un bon directeur pour l’asile.

Il apparaît de ce fait nécessaire que le futur directeur de Préfargier soit neuchâtelois. Auguste Châtelain l’affirme clairement : « [N]ous devons avant tout chercher à [me] remplacer par un Neuchâtelois »7)ADP, 1881, p. 18.. Pour les membres de la Commission, cette origine est requise pour pourvoir à ce poste car elle implique un lien spécial à Préfargier. Le nouveau directeur devrait idéalement être « un homme qui soit attaché [à Préfargier] parce que dès sa jeunesse, il aura appris à aimer cette institution et à révérer le nom de son fondateur »8)ADP, 1881, p. 16.. L’amour et l’attachement à Préfargier, que seule une éducation neuchâteloise peut susciter, sont des critères fondamentaux dans le choix du futur directeur. Ce lien ne pourrait pas être garanti chez un médecin étranger au canton.

Tout Neuchâtelois ne peut cependant pas prétendre à ce poste. L’admiration d’Auguste- Frédéric de Meuron n’est pas un trait constitutif de l’identité de chaque citoyen du canton. À travers cette formulation, c’est un groupe social spécifique, dont sont issus le fondateur de Préfargier, ses médecins directeurs ainsi que les membres du comité et de la Commission, qui est identifié. L’idée d’amour et d’attachement à Préfargier se restreint à quelques hommes appartenant à des familles de l’aristocratie locale qui gravitent autour de l’asile et de son fondateur. L’asile de Préfargier fonctionne comme une famille dont le patriarche fondateur est Auguste-Frédéric de Meuron. Cette famille d’esprit correspond à un certain groupe de Neuchâtelois aux origines sociales et aux orientations politiques similaires qui unissent leurs efforts dans Préfargier. Ce ne sont pas des républicains, leurs opinions politiques sont infusées « de sentiments très royalistes »9)Meuron, Guy de, et al., La Maison de santé de Préfargier, 1849-1949, Marin, Maison de santé de Préfargier, 1949, p. 26., à l’image de celles du fondateur. Auguste Châtelain et ses deux prédécesseurs à la tête de Préfargier, Bovet-Wolff et Borrel, sont originaires du canton. Mais ils sont surtout originaires des strates supérieures de la société locale. Le directeur démissionnaire est issu d’une famille bourgeoise de la ville de Neuchâtel. Son père est directeur des Travaux publics de la ville et siège au Grand Conseil. Il est très bien inséré dans les réseaux de sociabilité locaux et le restera durant toute sa carrière.

Après quelques recherches informelles, l’absence de candidats neuchâtelois – «[d]eux seulement se sont présentés »10)ADP, 1881, p. 20. – devient problématique. Il semble impossible de trouver l’aliéniste neuchâtelois ad hoc qui « aim[e] cette institution et […] révèr[e] le nom de son fondateur »11)ADP, 1881, p. 16.. Le Comité est surpris du peu de postulants : « Il avait très naturellement supposé que la nouvelle de [la] retraite [d’Auguste Châtelain] aurait eu pour résultat d’amener de nombreuses demandes de postulan[t]s à ces fonctions »12)ADP, 1881, p. 20.. La Commission regrette alors que « [l]a spécialité d’aliéniste [fasse] défaut chez nous »13)ADP, 1881, p. 16.. La carrière en psychiatrie n’est pas populaire à Neuchâtel dans les années 1880. Ce constat est corroboré par les difficultés que rencontre la Commission pour trouver un médecin adjoint originaire du canton en 1886, lorsque « le Comité n’a pas réussi, malgré toutes les démarches », à trouver un « jeune Neuchâtelois » pour occuper le poste de « médecin adjoint pendant l’été »14)ADP, 1885, p. 105.. Cela est probablement dû au fait que, comme le rappelle Auguste Châtelain à l’occasion de sa démission, se présenter à un tel poste implique d’avoir à souffrir « les amertumes inhérentes à la vocation d’un directeur de maison de santé »15)ADP, 1881, p. 35..

Le manque d’étudiants en médecine ou de médecins locaux désireux de se spécialiser en psychiatrie force les membres de la commission à se poser des questions difficiles :

« Pourra-t-on trouver un Neuchâtelois […] ? Ou bien, la Commission n’aura-t-elle d’autre alternative que de s’adresser à l’étranger »16)ADP, 1881, p. 17. ?

Car, « [à] part un médecin neuchâtelois établi à Genève », « seuls des étrangers au canton ou à la Suisse ont offert leurs services ». Le problème avec les médecins étrangers, c’est que « bien qu’ils aient fait de la psychiatrie une étude spéciale, [ils] ne connaissent de Préfargier ni les antécédents, ni les usages ». Les connaissances et les compétences dont doit faire preuve le directeur de Préfargier sont donc considérées par la Commission comme dépendant des us du lieu même où elles doivent être appliquées.

Finalement, pour les médecins étrangers, un autre problème se pose : celui de la langue. Les patronymes étrangers révèlent cette tension. Le Comité apparaît méfiant face à ces « médecins aliénistes dont les noms nous sont inconnus ». Les premières fois que Burckhardt est mentionné dans les procès-verbaux de la Commission de Préfargier, son nom est orthographié phonétiquement. Le nom allemand, Burckhardt, est retranscrit francisé comme « Bourkardt »17)ADP, 1881, p. 23.. Ce détail est l’indice de la non-familiarité du Comité avec l’homme, mais il marque aussi une distance avec ce qui est étranger.

Le psychiatre russo-suisse Constantin von Monakow, qui est alors en poste dans l’asile saint-gallois de Sankt Pirminsberg, renonce à postuler à l’offre d’emploi de Préfargier parce qu’« il [lui] a été révélé […] que seuls les candidats qui parlaient le Français à fond seraient pris en considération »18)Monakow, Constantin von, Vita mea – mein Leben, Berne, Hans Huber, 1970, p. 173..

Constantin von Monakow
Constantin von Monakow

L’hostilité de la Commission face aux candidats non francophones est une autre facette de l’obsession pour l’identité du futur directeur. Cette insistance sur le rôle des origines du médecin directeur pour les asiles helvétiques de la seconde moitié du XIXe siècle ne se limite pas au cas neuchâtelois. Dans ses mémoires, Auguste Forel, un des aliénistes suisses contemporains de Gottlieb Burckhardt, raconte comment l’asile du Burghölzli est plongé dans l’anarchie à son arrivée en 1879. L’établissement est alors dirigé par Eduard Hitzig, un médecin allemand qui, d’après Forel, « s’était aliéné les sympathies des Zurichois » en raison de ses origines juives et de son « prussianisme »19)Forel, Auguste, Mémoires, Neuchâtel, Éditions de la Baconnière, 1941 p. 100.. Comme ces deux exemples le suggèrent, ce ne sont pas les seules qualités professionnelles qui entrent en compte dans le jugement porté sur un aliéniste par son entourage.

Alors qu’aucun candidat convenable ne se profile, Auguste Châtelain propose le nom d’un psychiatre suisse qui pourrait convenir. Il s’agit de Gottlieb Burckhardt, un aliéniste bâlois avec lequel il est ami. Il occupe le poste de second médecin à la clinique psychiatrique universitaire de la Waldau à Berne. L’aliéniste neuchâtelois démarche auprès de son collègue bâlois car il le considère comme un successeur potentiel de qualité.

Châtelain se rend personnellement chez son collègue « pour l’informer de sa démission de Directeur de Préfargier et le sonder au sujet de l’accueil qu’il ferait à une proposition de lui succéder »20)ADP, 1881, p. 23..

Titulaire d’un poste académique à Berne, Burckhardt se dit prêt à le quitter pour reprendre la direction de Préfargier si les conditions de son engagement lui conviennent.

Auguste Châtelain démarche Burckhardt car il connaît ses qualités et le considère apte à le remplacer, mais aussi parce qu’ils sont amis. Ce lien privilégié entre les deux hommes est l’élément qui permet à Burckhardt d’être rapidement engagé à Préfargier. Au vu des critères de sélection de la commission de Préfargier, il n’est pas certain que le médecin bâlois eût été engagé s’il avait postulé de manière régulière à ce poste. Au final, la pratique du recrutement au sein du réseau social élargi prévaut. Malgré le fait que Burckhardt ne soit pas un Neuchâtelois, l’amitié qui le lie à Châtelain et le jugement de ce dernier garantissent la respectabilité et les qualifications de l’aliéniste bâlois, deux critères requis pour l’obtention du poste de directeur. Les qualités professionnelles de Burckhardt ne sont abordées par les membres de la commission que dans un second temps. « [S]es travaux scientifiques et les services qu’il a rendus à l’Etablissement de la Waldau », qui « lui ont acquis un rang distingué dans le monde médical et [une] réputation [qui] s’étend bien au-delà de nos frontières », ne sont pas présentés comme les critères déterminants de son engagement.

La clinique de la Waldau dessinée par Adolf Wölfli
La clinique de la Waldau dessinée par Adolf Wölfli

Plutôt que ses succès scientifiques, c’est son caractère « sûr » et « aimable » ainsi que « son long séjour à la Waldau », un autre asile, qui lui confèrent « toutes les qualités voulues pour devenir le futur directeur de l’Etablissement de Préfargier »21)ADP, 1881, p. 23..

Sa « grande réputation scientifique »22)ADP, 1881, p. 29. n’est finalement que secondaire. C’est pourtant dans ce domaine que Burckhardt va procéder aux changements les plus fondamentaux à Préfargier.

Lire la suite: Burckhardt et la psychiatrie anatomo-pathologique.

Références   [ + ]