Burckhardt et la psychiatrie anatomo-pathologique

« Rien n’est plus impénétrable que l’action du cerveau »1)Esquirol, Jean-Etienne-Dominique, Des maladies mentales, t. 2, Paris, J-B Baillière, 1839, p. 288., affirme Esquirol dans les années 1830.

C’est à la résolution de cette épineuse question, qui va occuper l’essentiel de sa carrière de chercheur, que Burckhardt doit la réputation scientifique que relèvent les hommes de Préfargier. Alors que la génération d’aliénistes qui l’a précédé – contrairement aux autres spécialités de la médecine – pratique une médecine des maladies mentales à qui « jamais le scalpel ne […] vient prêter son secours »2)Rigoli, Juan, Lire le délire: aliénisme, rhétorique et littérature en France au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2001, p. 33., Burckhardt est le défenseur d’une psychiatrie qui considère que la solution au problème de la folie est à trouver dans le corps du malade, dans la matérialité de son système nerveux central. Dès les années 1860, le programme aliéniste qui cherche à comprendre la folie uniquement par ses signes extérieurs est supplanté par une psychiatrie aux «convictions physiologistes et organicistes »3)Rigoli, Juan, Lire le délire: aliénisme, rhétorique et littérature en France au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2001, p. 13. dont Burckhardt est l’un des promoteurs.

Cette mutation du programme d’étude des maladies mentales est liée au constat d’échec de l’entreprise aliéniste. L’essor des asiles d’aliénés en Europe dans la première moitié du XIXe siècle n’a fait que peu progresser les connaissances sur les troubles dont souffrent les malades et sur les thérapies capables de les contrer. En effet, le traitement moral mis en place dans ces asiles ne permet de guérir – et souvent de manière indirecte – qu’une faible proportion des patients internés. Dans les années 1860, face à cette impasse, l’étude de l’aliénation mentale connaît un véritable changement de paradigme en calquant son approche sur le fonctionnement de la médecine interne qui connaît des succès croissants.

La psychiatrie, comme les autres spécialités médicales, développe alors une approche scientifique et expérimentale des troubles dont elle s’occupe. La médecine au XIXe siècle est marquée par la montée en force du modèle de la clinique, modèle qui se concentre sur l’analyse des lésions internes et l’observation des changements morphologiques cachés dans le corps pour expliquer la maladie et ses symptômes4)Grmek, Mirko D., « Le concept de maladie », in Grmek, Mirko D, (dir.), Histoire de la pensée médicale en Occident, t. 3, Paris, Ed. du Seuil, 1999, p. 149.. Pour identifier ces lésions internes qui constituent la source des maladies, la pratique de l’autopsie occupe une place croissante dans l’étude des pathologies. Alors que le corps est « appréhendé […] de façon toujours plus fine et morcelée »5)Corbin, Alain, Courtine, Jean-Jacques et Georges Vigarello (dir.), Histoire du corps, vol. 2, Paris, Ed. du Seuil, 2005- 2006, p. 24., décomposé « organe par organe » par les médecins, le système nerveux central devient l’objet d’étude privilégié des psychiatres, les spécialistes des maladies mentales.

Au-delà de l’autopsie, pratique nécessairement post mortem, la nécessité de voir dans le corps vivant pour comprendre son fonctionnement et détecter les pathologies s’impose aux médecins du XIXe siècle. Tout au long du siècle, ils cherchent à « rendre visible l’intérieur du corps humain »6)Ségal, Alain, « Les moyens d’exploration du corps », in Grmek, Mirko D., op. cit., pp. 187-196. grâce à une variété de nouveaux instruments : spéculum, urétroscopes, stéthoscopes puis rayons X7)Corbin, Alain, Courtine, Jean-Jacques et Georges Vigarello (dir.), op. cit., pp. 22-23..

Dans ce contexte, la psychiatrie universitaire se redéfinit comme une spécialité médicale concentrée sur la question de l’anatomie du système nerveux central.

Un des pères fondateurs de cette nouvelle psychiatrie, dite anatomo-pathologique, est l’allemand Wilhelm Griesinger (1817-1868), professeur de pathologie interne, de clinique médicale et de clinique psychiatrique8) Cf. Griesinger, Wilhelm, Traité des maladies mentales, Paris, Adrien Delahaye, 1865.. Dans son Traité des maladies mentales paru en français en 1865, il fixe le programme de recherche qui va occuper une bonne partie des psychiatres d’Europe pendant les trente années suivantes : « Le premier pas pour arriver à bien comprendre les symptômes [des maladies mentales], c’est de les localiser. À quel organe appartiennent les phénomènes de la folie ? […] La réponse à ces questions constitue la condition première de la psychiatrie tout entière. […] Nous devons toujours voir avant tout dans les maladies mentales une affection du cerveau » ou, plus précisément, une affliction des réflexes mentaux du cerveau9)Engstrom, Eric J., Clinical Psychiatry in Imperial Germany: A History of Psychiatric Practice, Ithaca, Cornell University Press, 2003, p. 59..

Wilhelm Griesinger
Wilhelm Griesinger

Cette affirmation marque le début du développement d’une première vague de psychiatrie biologique dans laquelle les travaux et les pratiques de Burckhardt s’inscrivent. Dès la fin des années 1860, un consensus général s’impose autour de l’axiome de Griesinger dans l’espace germanophone. Les psychiatres commencent donc à se lancer dans l’étude histologique des variations anatomiques du cerveau humain, mais aussi animal. Leur but est de déceler les anomalies physiologiques qui pourraient être associées à des maladies mentales spécifiques et déterminer ainsi l’étiologie de ces afflictions. Ce changement de paradigme implique un changement de la conception que se font les nouveaux psychiatres de leur travail.

Dès les années 1860, les psychiatres académiques se considèrent comme des scientifiques chercheurs et non plus uniquement comme des médecins aliénistes moralistes.

L’ensemble du champ aliéniste suisse vire progressivement vers la psychiatrie nouvelle, dans les années 1870 et 1880, à travers l’importation du modèle allemand et la mise en place d’enseignements de psychiatrie dans les facultés de médecine du pays. Toutefois, cette approche des maladies mentales met un certain temps à s’imposer dans un pays où les méthodes aliénistes dominent largement le champ des maladies mentales. La prépondérance de l’aliénisme dans les années 1870 découle du faible développement universitaire de la discipline. À moins que ceux-ci ne partent étudier en Allemagne, les médecins suisses de la seconde moitié du XIXe siècle, qui désirent s’engager dans le traitement et l’étude des maladies mentales, se forment au sein même d’un asile après leurs études. Un tel modèle de formation participe à l’affirmation de gestes et de théories établis plutôt qu’à l’innovation pratique ou scientifique.

Même si beaucoup d’aliénistes suisses des années 1870 – Châtelain, Burckhardt, Wille ou Forel, entre autres – ont suivi des cours de psychiatrie dans des universités allemandes, ils ne se définissent pas prioritairement en tant que psychiatres, mais en tant que médecins aliénistes. En Suisse, la profession se structure autour de cette appellation. Dès 1864, les médecins directeurs des principaux asiles du pays se regroupent au sein de la Société des médecins aliénistes suisses. Dans ce cadre associatif, ce groupe de spécialistes se professionnalise graduellement en renforçant leurs liens et partageant leurs travaux. Les médecins aliénistes se rencontrent chaque année dans un asile de Suisse et présentent leurs dernières recherches à leurs collègues. Ces réunions sont leur forum principal en l’absence de revue spécialisée. Les revues médicales généralistes ne se font que marginalement l’écho de leurs travaux. Entre 1871 et 1873, la Correspondenz-Blatt et le Bulletin de la Société Médicale, les deux revues médicales suisses, contiennent très peu d’articles qui concernent l’activité des aliénistes de l’époque10)Müller, Christian, De l’asile au centre psychosocial, Lausanne, Payot, 1996, p. 103.. Cela va changer dans les décennies qui suivent avec le développement d’un programme de recherche plus concerté.

Au total, ce sont une douzaine d’hommes qui se réunissent lors des séances annuelles de la Société de médecins aliénistes suisses de sa fondation jusqu’aux années 1880. En 1887, Auguste Forel, Constantin Von Monakow, Bronislaw Onuf-Onufrowicz, Eugen Bleuler, Ludwig Wille, Rudolf Fetscherin, Gottlieb Burckhardt et Wilhelm von Speyr sont présents11)RMS, 1887, p. 534. lors de leur réunion annuelle. C’est la fonction administrative de ces aliénistes suisses, la gestion médicale des aliénés au sein d’un asile, et non un programme de recherche médico-scientifique qui les unit. La seule tentative de fédérer le champ aliéniste suisse qui se développe dans les années 1870 concerne une définition commune des diagnostics. Parce que le recensement fédéral des aliénés de 1870 est considéré par la profession comme « mal fait » et « manifestement inexact »12)Ladame, Paul-Louis, « Statistique des aliénés: spécialement à Genève et en Suisse », in Journal de statistique suisse, 29, 1893, p. 18., l’aliéniste bâlois Ludwig Wille s’attelle à uniformiser la statistique des asiles suisses en 1872. Toutefois, cet effort est motivé par une intention statistique plus que par un idéal médico-scientifique et n’aboutira réellement qu’en 189213)Ladame, Paul-Louis, op. cit., p. 27..

Pourtant, dès les années 1870, la psychiatrie suisse évolue graduellement. En 1877, le docteur Wille la décrit comme étant en transition entre une tradition phénoménologique surannée et une tradition neuropathologique naissante14)Engstorm, Eric J., op. cit., p. 160..

Son hétérogénéité est due en partie à la structure du paysage aliéniste suisse, constitué d’une myriade d’asiles publics ou privés isolés et de rares cliniques universitaires. Cependant, influencés par les recherches des psychiatres allemands et français, quelques-uns des aliénistes suisses commencent à se concentrer sur une approche organique de la folie, marquée par un grand intérêt pour la neuroanatomie et la neurophysiologie. Par ce biais, la psychiatrie tente laborieusement de rentrer dans le cadre de la médecine. Cette nouvelle psychiatrie est plus pratiquée dans les cliniques universitaires, leurs laboratoires, et sur leurs tables d’autopsie15)Gauld, Alan, A history of hypnotism, Cambridge, CUP, 1992, p. 297. que dans les asiles. En 1875, une telle approche existe à la clinique universitaire psychiatrique de Zurich, sous la direction d’Eduard Hitzig, un psychiatre allemand spécialisé dans « l’excitabilité électrique du cortex cérébral »16)Jagella Denoth, Caroline, « Hitzig, Eduard », in Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), url: http://www.hls-dhs- dss.ch/textes/f/F43991.php et qui vient tout juste de publier un ouvrage typique de la nouvelle approche, Untersuchung über das Gehirn. Elle se développe aussi à la clinique universitaire de la Waldau de Berne où travaille Burckhardt sous la direction de Rudolf Schärer.

Cerveau de singe stimulé par Eduard Hitzig
Cerveau de singe stimulé par Eduard Hitzig

Le développement de la psychiatrie anatomo-pathologique en Suisse se poursuit jusqu’au milieu des années 1890. Comme dans l’Allemagne de la fin des années 1870, les travaux d’anatomie neurologique et cérébrale composent l’essentiel des travaux de recherches publiés par les psychiatres17)Engstorm, Eric J., op. cit., p. 98.. Les sujets de thèse des étudiants suisses qui achèvent leurs études de médecine avec la psychiatrie comme spécialité sont symptomatiques de ce mouvement. Leurs recherches ont souvent trait à l’anatomie du cerveau humain ou animal ainsi qu’aux liens entre des anomalies physiologiques et des problèmes mentaux. Le travail de thèse de Forel du début des années 1870 est basé sur des coupes cérébrales réalisées dans le laboratoire du psychiatre et neuroanatomiste Theodor Meynert. Eugen Bleuler, inventeur du terme « schizophrénie », achève son doctorat consacré à une maladie organique du cerveau sous la direction du neurologue Lichtheim en 188518)Müller, Christian, op. cit., p. 117.. La thèse de doctorat d’Adolf Meyer, psychiatre influent dans l’Amérique de la première moitié du siècle, rédigée en 1892 et suggérée par Auguste Forel, est consacrée à l’étude anatomique comparée de cerveaux de reptiles.

Alors qu’avant les années 1860, l’attention des psychiatres aliénistes se concentrait sur le patient et les signes visibles de sa maladie, elle se tourne vers l’étude anatomique du cerveau, l’organe désigné comme le responsable de tous les troubles mentaux.

Dès 1882, Burckhardt introduit cette conception nouvelle de la psychiatrie inspirée du modèle clinique allemand à Préfargier, un des bastions de l’aliénisme originel. Le fait qu’une telle approche, vieille d’une quinzaine d’années déjà, ne pénètre Préfargier qu’au début des années 1880 est lié aux différences de parcours entre l’ancien directeur, Auguste Châtelain, et son remplaçant, Gottlieb Burckhardt. Malgré leur amitié, les deux hommes ont un rapport divergent aux maladies mentales. Les deux années qui séparent Burckhardt, né en 1836, et Châtelain, né en 1834 et les variations dans leurs carrières académiques et professionnelles font que leur conception et leur pratique de la psychiatrie sont dissemblables.

Tous deux terminent leurs études au début des années 1860 après des séjours d’étude en Allemagne. Ils ont en commun le fait d’avoir fréquenté la faculté de médecine de Berlin à ce moment- là. Dès le début des années 1860, c’est dans cette institution phare de la médecine allemande que les premiers cours de psychiatrie anatomo-pathologique sont mis en place. L’anatomie pathologique revêt une importance croissante dans le cursus de psychiatrie berlinois entre1856 et186119)Engstorm, Eric J., op. cit., p. 92.. Il est raisonnable de suggérer que les deux hommes ont suivi de tels enseignements. Identiques jusque-là, leurs parcours divergent après leurs études. De son côté, Auguste Châtelain rentre immédiatement en service à Préfargier. Il se forme au traitement des aliénés par l’observation du travail du directeur de l’établissement. Quant à Burckhardt – suivant les traces de son père – il s’installe d’abord comme généraliste à Bâle pendant une brève période. Souffrant, il part ensuite se soigner dans la région de Pau. À son retour en Suisse, il développe un intérêt pour les maladies mentales, notamment pour l’usage de l’électrothérapie développée à Zurich par Hitzig. En 1875, après avoir rédigé un ouvrage sur le diagnostic physiologique des maladies nerveuses20)Burckhardt, Gottlieb, Die physiologische Diagnostik der Nervenkrankheiten : Versuch einer Feststellung der Leitungs- und Zuckungsverhältnisse im Nervensystem des gesunden und kranken Menschen, Leipzig, W. Engelmann, 1875., qui est une réponse à la demande croissante pour les manuels de psychiatrie de la période, il intègre la clinique psychiatrique universitaire de la Waldau à Berne en tant que second médecin. Dans ce cadre, il donne des cours de psychiatrie à l’Université de Berne comme privat-docent dès 1876. Ce retour de Burckhardt dans le milieu universitaire dans les années 1870, comparé à l’entrée précoce de Châtelain dans le giron asilaire, explique que leurs approches respectives des maladies mentales soient entièrement différentes. De par son parcours académique et professionnel, Gottlieb Burckhardt fait partie de ces médecins du XIXe siècle dont « [l]’ambition de comprendre les mécanismes de la maladie et le fonctionnement du corps amène […] à quitter partiellement […] les salles d’hôpital pour le laboratoire »21)Corbin, Alain, Courtine, Jean-Jacques et Georges Vigarello, op. cit., p. 34.. Quant à Châtelain, qui s’éloigne de l’université au moment même où la psychiatrie s’affirme sur des bases anatomiques, il est formé à l’aliénisme à Préfargier et hérite donc des idées et des pratiques du directeur d’asile de la première moitié du siècle, occupé avant tout par le traitement moral de ses patients fondé sur un diagnostic qui se limite aux signes visibles de la maladie.

Influencé par ce qui se fait dans les universités allemandes, le nouveau directeur a une approche de l’étude des maladies mentales qui privilégie l’anatomie et la physiologie. Burckhardt tente de diffuser cette approche et de renforcer la place de la psychiatrie dans la médecine en collaborant à diverses revues et sociétés médicales. Membre actif de la Société Suisse des Médecins aliénistes, dont il organise la réunion à Préfargier en 1884, Gottlieb Burckhardt s’engage aussi dans la Société médicale neuchâteloise. En février 1884, il fait une présentation sur la question du rôle de l’hérédité sur la forme du cerveau aux membres de cette société locale. Il est précédé par son second médecin, Rodolphe Godet, qui fait « une démonstration de coupes microscopiques du cerveau »22)Meuron, Guy de, et al., La Maison de santé de Préfargier, 1849-1949, Marin, Maison de santé de Préfargier, 1949, p. 101..

Burckhardt collabore aussi à trois revues médicales. Une telle activité rédactionnelle est cruciale pour son positionnement dans le champ psychiatrique suisse et international vu l’importance des journaux pour une profession disséminée23)Engstorm, Eric J., op. cit., p. 35. entre les asiles campagnards et les cliniques urbaines. En Suisse, il rédige des articles pour la Correspondenz-Blatt für Schweizer Ärzte et la Revue Médicale de la Suisse Romande. En publiant dans leurs colonnes en tant que psychiatre, les écrits de Burckhardt participent au renforcement de la spécialité au niveau helvétique. De plus, l’aliéniste bâlois est le correspondant suisse de la revue allemande de psychiatrie, l’Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medizin. Ce journal, fondé en 1844 par Heinrich Damerow, Carl Flemming et C. F. W. Rolle, est le forum commun qui promeut la recherche et les débats scientifiques autour de la psychiatrie dans le monde germanophone24)Ibid., pp. 36-39..

Comme le montrent ces engagements multiples, Burckhardt croit avec ferveur aux possibilités de progrès médical qu’apporte la science. Il est le représentant type de la psychiatrie anatomo- pathologique, discipline fondée sur l’idée que le siège des maladies mentales se trouve dans le cerveau.

Les spécificités de la psychiatrie à laquelle Burckhardt a été formé sont doubles : recherche anatomo-pathologique et approche clinique. Il se distingue donc clairement d’Auguste Châtelain. Ce dernier n’est pas un anatomo-pathologiste ; le seul travail scientifique qu’il rédige est sa thèse consacrée à la nostalgie, maladie helvétique et romantique par excellence. Ce littéraire – il est un des pionniers de la littérature romande et membre de la société des Belles-Lettres de Neuchâtel – pratique un aliénisme traditionnel qui favorise l’usage d’une forme de traitement moral cherchant à raisonner les aliénés en leur imposant un cadre de vie favorable à leur guérison. Dans un ouvrage de vulgarisation sur la folie, paru en 1889, il expose même son regret que les aliénistes aient abandonné « l’intimidation par des moyens violents », qui « punit [l’aliéné] lorsqu’il se laisse aller aux impulsions de son délire »25)Châtelain, Auguste, La folie. Causeries sur les troubles de l’esprit, Neuchâtel, Attinger Frères, 1889, p. 44.. Il est le promoteur d’une action vive de l’aliéniste sur le comportement des malades plus que sur leur physiologie.

Châtelain est pourtant de l’avis que les maladies mentales sont des maladies du cerveau. Mais sous sa plume, cette affirmation apparaît comme un lieu commun plus que comme une affirmation qui influence ses idées et pratiques. Selon lui, seule l’utilisation du traitement moral mérite d’être relevée. Les bains, médicaments et autres ne sont que de désagréables instruments de contrôle. Il privilégie la connaissance ésotérique de l’aliénisme à une psychiatrie fondée expérimentalement. Châtelain n’est pas un fervent progressiste. Il ne croit pas que la modernité soit un vecteur de bien-être. Au contraire, il va jusqu’à la décrire comme nocive. Elle serait une des causes des maladies mentales puisque selon lui, « plus un pays est avancé dans la voie du progrès moderne et plus les cas de maladies mentales y deviennent nombreux »26)Ibid., pp. 65-66.. Par ailleurs, Châtelain continue de croire aux préceptes aliénistes qui veulent que le travail et l’insertion dans un environnement champêtre soient les solutions à la folie. En 1884, il « espère que partout, à côté des grandes maisons de santé proprement dites, l’on établira des fermes où les convalescents et les malades qui peuvent jouir d’une certaine liberté seront occupés à des travaux agricoles et manuels »27)IMP, 23.12.1884, p. 2.. Grâce à ces espaces, « le temps viendra où le terme de folie sera rayé du dictionnaire, et où l’on ne parlera plus que de troubles nerveux »28)Ibid.. Ce conservatisme est confirmé par sa croyance en une origine héréditaire de la folie. Il soutient une vision étiologique de l’aliénation mentale qui identifie l’hérédité comme «une cause très fréquente des maladies mentales »29)Ibid.. Cependant, malgré les nouveautés que l’arrivée de Burckhardt annonce, Châtelain quitte Préfargier sans s’inquiéter, sachant l’établissement « en [d’] aussi bonnes mains ». Il promet même à Burckhardt « de venir quelque fois voir si les arbres [qu’il a] plantés prospèrent », sans toutefois « [s]e mêler de [ses] affaires »30)ADP, 1881, p. 27.. Le nouveau directeur aura le champ libre pour mettre en place à Préfargier les réformes qu’il désire.

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Références   [ + ]