Burckhardt au travail

Les divergences théoriques entre Burckhardt et Châtelain s’expriment rapidement à travers les changements qui ont lieu à Préfargier suite à la nomination du Bâlois. Dès son arrivée à Marin, Burckhardt engage un processus de modernisation de l’asile qui se base sur le modèle de la clinique psychiatrique universitaire allemande. En tant que directeur, il déclare vouloir veiller à la fois « à l’avancement de la science et au confort des malades »1)ADP, 1887, p. 151.. À l’image de ce qui se fait déjà dans certains asiles allemands, Burckhardt désire que Préfargier devienne un lieu de recherche et d’enseignement autant qu’un lieu de soins. Il a certainement connu ce modèle à la clinique universitaire de la Waldau. Il a aussi été témoin du développement de la recherche clinique en milieu asilaire « [à] l’occasion de [son] dernier voyage en Allemagne », peu avant d’intégrer Préfargier. Lors de ce séjour, Burckhardt a « vu que des asiles ruraux et éloignés des centres scientifiques avaient récemment créé des laboratoires médicaux ». Il est convaincu qu’il faut faire de même à Préfargier pour que la maison de santé reste un établissement de référence.

C’est pourquoi, lors des négociations qui précèdent son engagement à Préfargier, Burckhardt « fait de la poursuite de ses recherches sur les maladies du cerveau, une condition sine qua non de sa venue ».

Trois éléments sont au centre des changements que Burckhardt introduits à Préfargier : le laboratoire anatomo-pathologique, la salle d’observation et l’engagement de médecins assistants.

Premièrement, Burckhardt désire « introduire les fouilles anatomiques dans le centre de la maison ». Ainsi, comme condition de son engagement, il demande qu’on lui procure un laboratoire adapté à ses recherches ; il requiert l’ « [a]ffectation d’un local spécial aux travaux anatomiques »2)ADP, 1881, p. 25.. Le Comité accepte cette requête sans objection et ordonne à Léo Châtelain, architecte et membre de la Commission, de trouver un « local qu’il juge pouvoir servir à l’installation d’un laboratoire »3)ADP, 1882, p. 38.. Après un passage en revue des locaux disponibles, la décision est prise par les administrateurs de Préfargier de transformer « la remise aux voitures et le hangar » en un laboratoire de deux pièces. Suite à une visite des lieux, Gottlieb Burckhardt se déclare satisfait de ce choix.

Pour travailler dans ce nouvel environnement, le psychiatre bâlois exige aussi l’ « achat d’instruments […], aux frais de Préfargier, et [un] crédit annuel pour l’acquisition subséquente d’instruments et de livres que nécessiteront ses travaux ».

Il justifie ces dépenses en rappelant à Auguste Châtelain dans une lettre le « fait que la psychiatrie vient de se lier plus intimement que jamais auparavant à l’anatomie et à la physiologie normale et pathologique du système nerveux », que cette spécialité est entrée « dans la voie de toutes les sciences médicales [,] celle de l’expérimentation physiopathologique et de la recherche anatomique ». Selon Burckhardt, ne pas s’engager dans ce type de recherche serait pour un médecin d’asile « se soustraire au devoir de contribuer, quelque peu que ce soit, aux travaux de leur science et par cela manquer au salut des malades qui leur sont confiés ». Il conclut son argument en suggérant que si Préfargier ne s’engage pas dans la voie de la recherche, la maison de santé neuchâteloise restera « en arrière » dans « le long et épineux chemin de la recherche scientifique [qui] servira tôt ou tard à la guérison des maladies mentales »4)ADP, 1881, p. 25..

L’argument progressiste de Burckhardt, l’évocation de l’apport potentiel des progrès de la médecine fait mouche auprès du Comité. Celui-ci comprend bien « l’intérêt qu’il y a pour Préfargier à ce que ses médecins soient constamment au niveau des progrès journaliers de la Science »5)ADP, 1881, p. 26.. Le Comité « accorde immédiatement l’achat des instruments mentionnés ». Entre août et décembre 1882, pour répondre aux exigences de Burckhardt, un laboratoire de deux pièces est donc rapidement bâti6)Meuron, Guy de, et al., La Maison de santé de Préfargier, 1849-1949, Marin, Maison de santé de Préfargier, 1949, p. 64. au nord du corps central de l’asile. Une série d’instruments y sont installés pour permettre au directeur de mener des recherches. Celui-ci apporte avec lui « les appareils électriques et enregistreurs actuellement nécessaires » et le comité lui achète un « [m]icrotome pour grands et petits objets (coupe de cerveaux entiers, coupe de la moelle, des nerfs, etc.)», «[u]ne machine pneumatique », un « microscope »7)ADP, 1881, p. 25., « un sphygmographe »8)ADP, 1883, p. 82. ainsi que de la verrerie. Comme les comptes le montrent, le laboratoire continue de se développer au fil du temps. En 1885, les coûts globaux d’entretien du laboratoire s’élèvent ainsi à 1000 francs9)ADP, 1886, pp. 146..

Burckhardt a besoin de ces instruments pour poursuivre ses recherches en psychiatrie anatomo-pathologique, des recherches qui tentent de faire le lien entre symptômes de la maladie mentale et lésions organiques cérébrales. Une des pistes qu’il va favoriser dans les années 1880 est celle de la circulation sanguine. Il publie des travaux qui témoignent de ses efforts pour identifier des pouls spécifiques aux différentes formes de psychoses. Mais ses conclusions, comme bien des conclusions de ce type de recherches, sont négatives : « Enfin, en matière de pathologie mentale, il n’y a pas de pouls spécifique d’aucune forme de psychose »10)« Nouvelles communications sur les mouvements des vaisseaux. Etudes théoriques et pratiques. Par G. Burckhardt. (Arch. F. Psychiat., XX, 3.) », in Archives de Neurologie, 1891, p. 282.. En 1885, il s’intéresse au lien entre « la cachexie [et] l’ablation du corps thyroïdique »11)RMS, 1885., opération popularisée par le Bernois Theodor Kocher. En 1886, la Revue Médicale de la Suisse Romande rapporte qu’il a présenté à ses collègues les résultats de la dissection « d’un épileptique décédé à Préfargier »12)RMS, 1886, p. 699. dont il présente des coupes de cerveau. Il cherche alors à démontrer qu’une théorie qui attribue l’épilepsie à « une formation irrégulière du crâne » est erronée puisqu’« aucun crâne n’est rigoureusement régulier et symétrique ». En 1886, Burckhardt fait une communication sur un cas d’hystérie traumatique, il « pense qu’après le premier accident il s’est développé une affection hystérique de la moelle »13)RMS, 1886, p. 591.. De telles recherches, comme celles évoquées précédemment, illustrent le projet qui anime une génération de psychiatres de trouver les causes de la folie dans le dysfonctionnement du corps, du système nerveux central en particulier.

Theodor Kocher en pleine opération.
Theodor Kocher en pleine opération.

À la volonté de créer un laboratoire anatomique, Burckhardt ajoute la mise en place de salles d’observations pour les malades. Ces lieux, qui sont typiques de la psychiatre clinique, ont une fonction d’humanisation des conditions d’internement et visent à accroître la précision du diagnostic psychiatrique. La génération des psychiatres du dernier quart du XIXe siècle considère l’idéal de non- restraint comme un article de foi. Ces hommes, dont Burckhardt fait partie, pensent qu’il faut à tout prix remplacer les contraintes mécaniques par une observation constante. Plus un cas est difficile ou agité, plus l’attention dont il est l’objet doit se renforcer14)Engstrom, Eric J., Clinical Psychiatry in Imperial Germany: A History of Psychiatric Practice, Ithaca, Cornell University Press, 2003, p. 64.. Les chaînes et les camisoles de force sont remplacées par le regard constant des infirmiers en charge des salles d’observation. Au-delà de la question du traitement non-violent des aliénés, la création de ces salles se justifie par la qualité de l’observation du patient qu’elles rendent possible. L’amélioration du regard médical sur les aliénés doit idéalement se traduire en un diagnostic plus précis et, par conséquent, en un traitement plus adapté.

Dès son arrivée, Burckhardt fait donc la demande au comité de l’ouverture de deux salles d’observation « pour les malades dont l’état exige une surveillance de jour et de nuit »15)ADP, 1882, p. 56.. En novembre 1882, Burckhardt veut ouvrir ce qu’il nomme une « station de surveillance »16)ADP, 1883, p. 69. – un terme qui trahit son emprunt direct au terme allemand Wachabteilung – dans la division des femmes puis dans celle des hommes. Il exige en parallèle l’augmentation du salaire des infirmiers et infirmières dont la charge de travail est accrue. Le Comité lui permet d’« établir ce nouveau service »17)ADP, 1882, p. 56. et accorde au directeur « le crédit nécessaire pour indemniser les infirmiers et infirmières de leur surcroît de peine ». La création de ces salles d’observation est un succès selon Burckhardt et la Commission. Elles permettent d’affiner le regard du médecin sur ses malades18)ADP, 1884, pp. 114-115. et de supprimer « les moyens de contrainte corporelle » dont l’usage avait terni la réputation de Préfargier19)Cf. Lunier, Ludger, « De l’aliénation mentale en Suisse, étudiée au triple point de vue de la législation, la statistique, du traitement et de l’assistance » in Annales Médico-Psychologiques, 1867. L’ouverture des salles d’observation est un pas de plus vers la transformation du vénérable asile en une clinique psychiatrique.

La volonté de Burckhardt d’aligner Préfargier sur le modèle de la clinique s’exprime aussi à travers l’engagement d’étudiants en médecine à des postes d’assistants.

Dès 1883, des médecins assistants et des stagiaires sont employés à Préfargier, une pratique qui n’avait pas cours sous la direction de Châtelain. Selon le père du prédécesseur de Burckhardt, son fils éprouvait de « la répugnance […] à former de nouveaux adjoints dont quelques-uns lui ont procuré des déboires et déceptions»20)ADP, 1881, p. 17.. En engageant de jeunes étudiants en médecine, Burckhardt instaure une forme d’enseignement clinique pratique inédite dans cet asile. Une dizaine d’étudiants pourront en profiter entre 1883 et 1896. Certains d’entre eux rédigent des travaux de recherche basés sur le travail expérimental qu’ils ont mené auprès de Burckhardt. Theodor Buri publie en 1886 une thèse sur les rapports entre tuberculose et psychose21)Buri, Theodor, Über das Verhältniss der Tuberculose zu den Geisteskrankheiten, Bâle, [s.n.], 1886.. Et, en 1889, la thèse du docteur Müller sur « Les rapports topographiques entre le cerveau et la boîte crânienne »22)Müller, Ludwig August, Ueber die Topographischen Beziehungen des Hirns zum Schädelbruch, Berne, [s. n.], 1889. connaît une certaine reconnaissance des milieux localisateurs. Cette dernière servira par ailleurs de base au protocole opératoire que Burckhardt va mettre en place dès 1888. Les assistants jouent donc un rôle important à Préfargier, où ils participent au développement des recherches de Burckhardt autant qu’ils s’occupent des malades.

En introduisant ces assistants dans l’asile, Burckhardt suit à la lettre le modèle de la psychiatrie clinique allemande, selon lequel les psychiatres doivent former leur relève au sein de l’asile et faire de leurs élèves des scientifiques23)Engstorm, Eric J., op. cit., p. 12. pratiquant la médecine expérimentale. Les jeunes médecins adjoints voulus par Burckhardt sont d’abord engagés pour remplacer l’un des deux médecins de l’asile lors des vacances d’été : « C’est en général un étudiant en médecine arrivé au terme de ses études et désirant, avant de pratiquer, se familiariser avec les maladies mentales et leur traitement ». Les internes ne restent alors le plus souvent que quelques mois dans l’établissement. Cependant, dès 1888, le « poste permanent d’un interne » est créé car cette « présence toujours utile devient de plus en plus nécessaire et Mr le Directeur voudrait prolonger leur stage pendant une année entière ». Pour rallier les administrateurs de Préfargier à sa cause, Burckhardt leur rappelle qu’« outre les services qu’ils rendent, il y aurait grand avantage pour les jeunes médecins et spécialement pour les Neuchâtelois à leur donner la possibilité de connaître et d’apprécier Préfargier »24)ADP, 1888, p. 180.. L’engagement d’un étudiant comme médecin assistant permettrait donc de former les aliénistes qui manquent si cruellement à Neuchâtel.

Au centre de toutes les activités scientifiques de Burckhardt se trouvent le souci et l’espoir de découvrir des nouvelles thérapies susceptibles d’améliorer l’état des aliénés qui séjournent à Préfargier. Avec la production d’un discours étiologique fondé dans le développement d’un laboratoire anatomique et la capacité de formuler un diagnostic précis grâce aux salles d’observation, la prétention à traiter les malades mentaux est nécessaire à Burckhardt, comme à tout autre aliéniste, pour que la légitimité de son travail d’aliéniste soit reconnue25)Engstorm, Eric J., op. cit., p. 10.. Cette facette de son activité rayonne dans deux directions. D’une part, il tente d’améliorer le cadre de vie et les activités quotidiennes des malades en développant le traitement moral ; d’autre part, Burckhardt importe et expérimente de nouvelles pratiques thérapeutiques psychologiques et somatiques prometteuses dont la plus discutée, jusqu’aux opérations chirurgicales, est l’hypnose suggestive.

Bien qu’il introduise des éléments de clinique et de recherche à Préfargier, Burckhardt perpétue la tradition aliéniste du traitement moral : les malades internés travaillent dans les jardins ou les cours de l’établissement quand leur condition le permet ; ils font des promenades, lisent ou jouent au billard. Sous la direction de Burckhardt, le développement de ce type d’occupations se renforce. Les comptes annuels de l’établissement contiennent les traces de la réfection des tables de billard, de l’achat d’« engins de gymnastique »26)ADP, 1885, p. 131. ou d’un « jeu de croquet »27)ADP, 1886, p. 147.. Au-delà de ces accessoires ludiques ou sportifs, Burckhardt défend l’amélioration des qualités de vie des malades en mettant l’accent sur la pratique de la musique. Dès son arrivée, il fait des démarches pour créer une chorale qui réunit patients et personnels. Burckhardt introduit dans l’asile une forme populaire de pratique musicale qui s’est développée tout au long du XIXe siècle, et particulièrement dans sa seconde moitié. Avec succès, il « demande au Comité de lui permettre de faire l’acquisition de recueils de musique, qu’il fera étudier »28)ADP, 1882, p. 59.. Ainsi, lors du culte qui précède chaque réunion de la commission de Préfargier, « un chœur mixte composé de malades, d’infirmiers et d’infirmières […] entonn[e] un psaume à l’ouverture du Service et [le] cl[ôt] par le chant d’un cantique »29)ADP, 1883, p. 70.. C’est Burckhardt qui « dirig[e] lui- même le chœur avec un plein succès », comme il l’avait déjà fait à la Waldau30)Wyrsch, Jakob, Hundert Jahre Waldau: Geschichte der Kantonalen Heil- und Pflegeanstalt und Psychiatrischen Universitätsklinik Waldau-Bern, Berne, Hans Huber, 1955.. Les dépenses ne sont pas épargnées pour favoriser la musique à Préfargier. Les comptes annuels enregistrent l’achat de deux pianos pour la somme de 1990 francs en 188631)ADP, 1886, p. 146.. La pratique de la musique est considérée comme « un élément essentiel de distraction et de délassement, non seulement pour la […] Direction mais aussi et spécialement pour les malades »32)ADP, 1884, p. 94..

En parallèle aux efforts destinés à améliorer le «délassement» des malades, Gottlieb Burckhardt développe aussi des méthodes d’intervention plus radicales sur les aliénés de Préfargier. Les thérapies somatiques apparaissent à Préfargier en parallèle au traitement moral. Le médecin bâlois perpétue l’utilisation de bains prolongés dont les effets calmants ont fait leur preuve sur les patients agités. Il modifie cependant l’organisation du service des bains en y ajoutant « un appareil d’induction électrique portatif »33)ADP, 1883, p. 83.. Il se lance dans ce que l’on nomme « le traitement des affections nerveuses générales par les bains électriques » avec lequel il s’était familiarisé au début de sa carrière. Dans la Revue des sciences médicales en France, la galvanisation des aliénés est décrite en 1887 comme ayant « d’heureux effets dans les névroses cardiaques » parce qu’elle « amélior[e] le sommeil, l’appétit et l’état général »34)Revue des sciences médicales en France, t. 31, 1888, p. 76..

Burckhardt fait aussi usage de médicaments dans le but d’influer sur les psychoses de ses patients. En plus de l’usage du chloral comme sédatif, il pratique des injections d’ergotine ou de strychnine pour traiter les victimes d’épisodes psychotiques périodiques, comme cela se fait ailleurs à l’époque. Dans les procès-verbaux des assemblées de Préfargier, il est peu fait mention de ces pratiques, ce qui suggère qu’elles étaient acceptées.

Une nouvelle thérapie est expérimentée plus intensément à Préfargier par Burckhardt dès 1886 : l’hypnose suggestive. En effet, le dernier quart du XIXe siècle est marqué par une attention accrue des scientifiques et des médecins pour l’hypnose35)Gauld, Alan, A history of hypnotism, Cambridge, CUP, 1992, p. 297., une pratique à laquelle le médecin bâlois s’intéresse beaucoup dès 1886. L’arrivée d’un tel phénomène en terre neuchâteloise ne passe toutefois pas inaperçue en raison de l’imaginaire qui lui est rattaché. Cette pratique dont, selon l’inspecteur des asiles neuchâtelois Favarger, « les Cagliostre, les Mesmer, les Donato et autres artistes forains, ont été les protagonistes plus ou moins inconscients »36)Rapport du Docteur Favarger sur le fonctionnement de Préfargier en 1887, AEN, Fonds Intérieur I, 269., est d’abord associée à l’occultisme et au monde du spectacle dans le grand public. L’hypnose a une réputation sulfureuse diffusée par la fiction, à l’image des méfaits du pianiste manipulateur Svengali, protagoniste du roman Trilby de George du Maurier37)Maurier, George du, Trilby, Oxford, OUP, 2009..

Entre 1878, lorsque Jean-Martin Charcot commence à étudier l’hypnose à la Salpêtrière38)Gauld, Alan, op. cit., p. 310., et 1884, l’année où le Nancéien Hippolyte Bernheim publie De la suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état de veille, l’étude de l’hypnose se développe fortement en France, à Paris et à Nancy en particulier. La découverte du potentiel thérapeutique élevé de l’application de l’hypnose aux aliénés pousse un bon nombre de psychiatres et d’aliénistes de la période à venir étudier cette discipline en France. Burckhardt suit de près les évolutions des recherches sur les applications de l’hypnose au traitement des maladies mentales. Soucieux de se familiariser avec ce nouveau domaine de la psychiatrie, il part en voyage d’étude à Paris et à Nancy en 1886 « dans des établissements où l’on s’occupe plus spécialement de ces phénomènes »39)ADP, 1886, p. 139.. Il est aidé dans cette entreprise par le comité de Préfargier qui « lui accorde 15 jours [de congé] et décide de le défrayer des dépenses qu’occasionnera cette absence ». Il n’est pas le seul à se rendre chez Charcot ou Bernheim ; il réalise un voyage d’étude similaire à plusieurs de ses collègues psychiatres de la fin du XIXe siècle, dont Sigmund Freud, Vladimir Bechterev, Albert Moll ou Auguste Forel40)Gauld, Alan, op. cit., p. 306 et 336..

Burckhardt est surtout marqué par le travail de Bernheim et Liébault à Nancy, qui sont capables d’utiliser la suggestion pour traiter différentes maladies mentales.

Hippolyte Bernheim
Hippolyte Bernheim

Rapidement après son retour à Préfargier, il applique sur ses patients les techniques qu’il a apprises en France. Cela lui permet de « [faire] connaître les résultats de ses essais thérapeutiques et de ses recherches expérimentales à propos de l’hypnotisme »41)RMS, 1887, p. 538. à ses collègues aliénistes en 1887. Le médecin inspecteur des asiles neuchâtelois rapporte alors que Burckhardt a réussi, par le biais de l’hypnose suggestive, à « rendre le sommeil à certains malades, leur enlever quelque névralgie rebelle, [et] les forcer à se soumettre à une discipline physique ou morale, difficile à obtenir par d’autres moyens »42)Rapport du Docteur Favarger sur le fonctionnement de Préfargier en 1887, AEN, Fonds Intérieur I, 269.. Ces résultats sont considérés comme modestes, mais Favarger souligne que « ce n’est là qu’un commencement » et qu’il croit « Monsieur le Dr Burckhardt […] parfaitement à même de débarrasser cette nouvelle science de tout le merveilleux dont l’imagination populaire l’a complaisamment encombrée et d’en faire prudemment et consciemment ressortir l’utilité pratique ». L’hypnose suggestive semble offrir un début de solution au problème des malades difficiles à discipliner. Elle n’est cependant pas la solution à tous les maux. Comme l’affirme Burckhardt, « les procédés hypnotiques ne font pas en psychiatrie, ce qu’on appelle des miracles. S’il y a des succès rapides, ce sont des roses précoces parmi les épines. Les merveilles que racontent des journaux plus enthousiastes que scrupuleux sont souvent des résultats éphémères et qui n’ont aucune valeur médicale »43)IMP, 20.07.1887, p. 1.. Néanmoins, l’abondance et la variété des thérapies déployées par Burckhardt sont révélatrices du problème majeur qu’il affronte à Préfargier : le fait que la plupart de ces traitements sont inefficaces à guérir une part non négligeable des aliénés qui séjournent à Préfargier.

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Références   [ + ]