Solutions

La première piste suivie pour résoudre la surpopulation asilaire est d’augmenter le nombre de lits disponibles. Une année après son arrivée, Gottlieb Burckhardt se met à plancher sur un projet d’agrandissement de Préfargier. Accompagné de deux membres de la commission, l’architecte Léo Châtelain ainsi que Charles Dardel, il part une dizaine de jours du mois de juin 1883 « visiter diverses maisons d’aliénés en Allemagne dans le but de juger ce qui, cas échéant, pourrait convenir à l’agrandissement projeté de Préfargier  »1)ADP, 1883, pp. 73-74.. Le 12 mai, en prévision de leur départ, une séance «  est consacrée tout entière à examiner les plans et la distribution intérieure de plusieurs établissements d’aliénés que Monsieur le Directeur se prépare à visiter  ». Puis, le 30 juin, au retour des trois hommes d’Allemagne, Burckhardt « expose l’idée qu’il aurait relativement à un projet de constructions nouvelles à Préfargier ». Il propose de faire bâtir deux pavillons, « l’un pour 20 [à] 25 malades femmes de la catégorie des malpropres et gâteux, l’autre pour 8 pensionnaires femmes de première classe », en lieu et place « de la buanderie et du séchoir actuels ». « Le Comité prend acte de ce projet »2)ADP, 1883, p. 76. sans toutefois le soutenir. La Commission ne reviendra jamais sur cette idée car les coûts qu’un tel agrandissement implique sont prohibitifs aux yeux de ses membres. Ils préfèrent mettre de côté cette piste pour privilégier une seconde solution dont les coûts seraient à la charge de l’État.

Cette deuxième solution envisagée pour résorber la surpopulation d’incurables est celle de la création d’un asile spécifique pour ce groupe de malades.

L’idée d’une telle entreprise n’est pas nouvelle. Dans une lettre adressée à la Commission de Préfargier de 1887, le directeur du Département de l’Intérieur, Robert Comtesse, rappelle que la nécessité d’un tel établissement avait déjà été évoquée vingt ans plus tôt par le directeur Auguste Châtelain, qui « démontrait dans une brochure éloquente3)Châtelain, Auguste, La question des incurables dans le canton de Neuchâtel, Neuchâtel, Impr. de J. Attinger, 1869. la nécessité de doter notre canton d’un semblable Etablissement »4)ADP, 1887, p. 159.. Ca n’est toutefois qu’entre 1883 et 1887 que le projet se concrétise graduellement avec l’engagement du canton, des communes et de Préfargier.

En 1883, à la suite d’une présentation de Burckhardt sur les problèmes causés par les incurables lors de la réunion annuelle de la Commission de Préfargier, Robert Comtesse annonce qu’il a convoqué au Devens5)Maison de travail et de correction à St Aubin, Neuchâtel. une assemblée de délégués des communes du canton pour leur exposer « la nécessité de dégager Préfargier et leur [faire] entrevoir la création d’un asile d’incurables cantonal avec la coopération des communes et éventuellement celle de Préfargier »6)ADP, 1883, pp. 78-79.. Informés de la tenue de cette réunion, les membres de la Commission sont d’abord « unanimes pour ne pas vouloir engager Préfargier par une promesse spéciale »7)ADP, 1883, p. 79. bien qu’ils comprennent « l’importance de la création d’un asile d’incurables ». Une telle entreprise séduit nécessairement les administrateurs de Préfargier puisqu’elle correspond aux volontés d’Auguste-Frédéric de Meuron qui « n’avait pas abandonné le projet de doter sa patrie d’un hospice pour les incurables »8)Jeanneret, Frédéric Alexandre et Bonhôte, James Henri, Biographie Neuchâteloise, t. 2, Le Locle, E. Courvoisier, 1863, p. 79. après le succès de Préfargier. Si le canton et les communes sont aussi d’accord sur le principe de la construction d’un asile d’incurables, ils font pression sur la fondation de Préfargier pour qu’elle s’engage à participer financièrement au projet.

Ce désaccord quant aux modalités de financement d’un nouvel établissement pour les incurables va ralentir tout le processus initié en 1883. La demande des communes d’une participation pécuniaire de Préfargier, requête qui est présentée comme visant à « faciliter et accélérer »9)ADP, 1887, p. 155 l’ouverture de travaux préliminaires, ne fait que repousser à une date ultérieure la création d’un asile d’incurables. Si les administrateurs de Préfargier ne veulent pas investir d’argent dans l’agrandissement de leur maison de santé, ils ne désirent pas non plus investir des fonds dans un projet d’asile d’incurables étatique. La direction de Préfargier prend donc quelques années avant d’accueillir les volontés de l’État. La réponse à la demande de « participation financière à l’entreprise » de la part de Préfargier et à la question du « montant de cette participation et […] les conditions qui y seraient attachées » arrive quatre ans après sa formulation. La lenteur de Préfargier n’est pas la seule cause de ce retard ; Gottlieb Burckhardt rappelle qu’entre 1884 et 1887 « deux grandes questions sont venues absorber presque tout l’intérêt public, […] le rachat du Jura Neuchâtelois et la révision de la Loi sur les Communes »10)ADP, 1887, p. 157.. Les incurables, malgré les problèmes qu’ils créent à Préfargier, ne sont pas une question prioritaire des autorités politiques du canton tant que la maison de santé continue de s’en occuper.

C’est pourquoi, une des solutions temporaires utilisées pour tenter de désengorger Préfargier est le renvoi d’une partie des malades incurables dans leur commune d’origine.

Pour libérer des lits et pour peser sur la décision des communes, la Commission se résout, à la fin du mois de mars 1884, à procéder au « renvoi successif des incurables »11)ADP, 1884, p. 96.. Cette mesure n’est pas complètement originale. Le renvoi provisoire vers d’autres institutions est utilisé de manière croissante dans les asiles allemands de la période12)Engstrom, Eric J., Clinical Psychiatry in Imperial Germany : A History of Psychiatric Practice, Ithaca, Cornell University Press, 2003, p. 32.. À Préfargier, une telle mesure avait déjà été prise en 1877, « époque en laquelle […] la Commission décida déjà le renvoi d’un certain nombre d’aliénés incurables »13)ADP, 1887, pp. 165.. Le fait que Préfargier «renvoie dans leurs familles ou transfère dans d’autres établissements les incurables qui l’encombrent »14)Ladame, Paul-Louis, « Statistique des aliénés : spécialement à Genève et en Suisse », in Journal de statistique suisse, 29, 1893, p. 32. fait partie des caractéristiques qui distinguent la maison de santé du reste des asiles suisses. Cependant, dans le contexte du désaccord entre Préfargier et l’État sur le financement d’un futur asile pour incurables, les renvois servent aussi comme instrument de pression. Dès l’été 1884, les plumitifs de l’établissement mentionnent alors régulièrement que des lettres ont été envoyées pour demander « le retrait de malades incurables »15)ADP, 1884, p. 100.. Des particuliers sont aussi concernés par cette politique. Le 13 décembre 1884, deux lettres sont envoyées aux communes de Cortaillod et Neuchâtel pour leur demander le retrait de Messieurs P. et B. Une autre lettre est envoyée à Mlle. J. « pour lui conseiller de placer son frère U. J. dans l’Etablissement d’incurables de Worben ». Quelle que soit sa forme, la mesure est très impopulaire.

Certaines communes résistent passivement à la nouvelle politique de la Maison de santé. C’est le cas des « Communes d’Auvernier et des Bayards [qui] n’[ont] pas répondu aux lettres qui leur ont été adressées […] pour avoir à retirer deux malades incurables »16)ADP, 1884, p. 99.. Le Comité décide de les prévenir que « si à bref délai ces malades n’ont pas été retirées, elles leur seront renvoyées à leurs frais ». La décision de procéder au renvoi des aliénés incurables « a soulevé dans bien des Communes les plaintes les plus vives et a créé, pour plusieurs administrations communales qui n’ont réussi à opérer le placement de leurs malades qu’au prix de longues recherches et d’un surcroît de dépenses, de très sérieux embarras »17)ADP, 1887, p. 158..

Pour faciliter ses renvois, Gottlieb Burckhardt visite des établissements privés et publics prêts à accueillir des incurables à Worben et Münchenbuchsee dans le canton de Berne18)ADP, 1884, p. 100.. Le directeur « les indiqu[e] aux Communes dont les ressortissants incurables sont renvoyés et leur donn[e] le conseil de les y placer ». Bien que recommandées, ces institutions s’apparentent plus à des prisons qu’à des hôpitaux. En 1886, la Chambre de Charité de Neuchâtel présidée par Edouard de Pury se plaint du renvoi de Préfargier de Frédéric-Guillaume B., un « individu dangereux » qui, selon De Pury, est « un malade à soigner »19)Lettre d’Edouard de Pury à Robert Comtesse, 6 novembre 1886, AEN, Fonds Intérieur I, 269., et refuse de payer le frais de pension dans un autre asile zurichois. Le département propose d’envoyer cet incurable dans l’établissement de Worben à Berne pour réduire le coût. La réponse d’Edouard de Pury révèle la perception des établissements où Préfargier renvoie une bonne partie de ses incurables. Selon le président de la Chambre de Charité, « l’établissement de Worben »20)Lettre d’Edouard de Pury à Robert Comtesse, 30 novembre 1886, AEN, Fonds Intérieur I, 269. est caractérisé par sa « rude tenue et [sa] discipline de fer » et ses pensionnaires sont décrits comme « des vagabonds endurcis et incorrigibles ». La gestion des incurables n’est pas une question médicale puisque ceux-ci partagent les mêmes lieux de détention que les vagabonds.

Comme des patates chaudes, les aliénés incurables, les plus démunis d’entre eux en particulier, circulent d’établissements en établissements.

En 1887, Burckhardt déclare qu’en l’absence d’asile pour incurables, « la possibilité de recevoir en tout temps des malades curables »21)ADP, 1887, p. 151. à Préfargier est dépendante du « renvoi périodique des cas d’incurabilité prouvée ». Cependant, la décision de renvoyer les aliénés incurables est à la fois un moyen de libérer des lits à Préfargier et de faire pression sur les communes pour qu’elles apportent leur soutien au projet d’asile d’incurables. La Commission, bien que théoriquement « point opposée à de nouvelles constructions »22)ADP, 1884, p. 94., préfère « essayer de pousser les Communes à agir en leur exposant directement la situation et en leur faisant connaître sa détermination irrévocable de renvoyer les incurables ».

À la pression des incurables, l’État répond en demandant à Préfargier d’accueillir des prisonniers dangereux en 1885. Cet été-là, alors que – faute de place – Préfargier renvoie les incurables dans leurs communes ou dans leurs familles, l’État, par l’intermédiaire de Robert Comtesse, demande à la direction de l’asile s’il est possible « de créer ou de réserver à la disposition du Département de police et de l’Intérieur, deux cellules destinées à recevoir des prisonniers ou des Etrangers atteints subitement d’aliénation mentale, considérés comme dangereux »23)ADP, 1885, p. 117.. La présidente de la Commission répond à Comtesse qu’une telle mesure « rencontrerait de sérieuses difficultés » : « Comment en effet supporter deux cellules réservées, vu le nombre restreint de celles-ci qui souvent suffisent à peine aux besoins les plus pressants de l’Etablissement« »? Cet épisode est symptomatique de l’état délétère des relations entre Préfargier et les autorités cantonales qui se renvoient tour à tour la question de la gestion des populations dangereuses ou incurables du canton alors que le projet d’asile d’incurables est au point mort.

En octobre 1887, Préfargier fait finalement un geste pour débloquer la situation. Lors d’une séance de la Commission, «Monsieur le Président met aux voix la proposition suivante: L’Etablissement de Préfargier offrira au pays par l’intermédiaire de son Gouvernement une somme de Cent Mille francs ; subvention accordée pour la construction d’un asile d’Incurables à la seule condition qu’elle soit affectée à la création d’une section d’incurables aliénés »24)ADP, 1887, p. 165.. Quatre ans après que la discussion d’un projet d’asile pour incurables s’est engagée entre les autorités du canton et Préfargier, « la proposition est votée à l’unanimité » et la Commission de Préfargier décide de faire don de 100’000 francs pour servir de fonds de base à la création d’un asile pour incurables. Ce don est favorisé par la bonne santé embarrassante des finances de l’établissement. Les premières années de Gottlieb Burckhardt à la tête de Préfargier sont une période de prospérité financière sans précédent. L’asile fait des bénéfices, les comptes sont excédentaires. L’opulence de l’établissement atteint des records en 1886. Cette année-là, les recettes surpassent les dépenses « de f. 31’000 environ »25)ADP, 1887, p. 150.. Une part des bénéfices accumulés entre 1882 et 1886 va donc être investie dans le projet d’asile d’incurables.

Pensionnaires de l'hospice cantonal de Perreux en 1932.
Pensionnaires de l’hospice cantonal de Perreux en 1932.

Le choix d’aider au financement d’un asile d’incurables a lieu après un débat inquiet consacré à la récente embellie financière de Préfargier. La nouvelle d’un bénéfice record est accueillie de manière ambivalente car elle fait planer le risque d’une dérive luxueuse de cet établissement qui s’affiche comme une institution philanthropique. Bien que le bonus de l’exercice de 1886 soit vu de manière positive par tous les membres de la Commission, il soulève des inquiétudes quant à son origine et sa destination. Lors de la séance du 23 avril 1887, après lecture des comptes de 1886, la Commission remercie vivement le directeur Burckhardt et fait l’éloge de ses qualités d’administrateur. La question de l’emploi de cet argent devient prioritaire à l’ordre du jour. L’utilisation des bénéfices fait l’objet d’un débat dont l’enjeu est le respect de l’esprit de Préfargier. L’ancien directeur Auguste Châtelain est critique face aux succès financiers de Burckhardt. Selon lui, la source de cette embellie budgétaire est à chercher chez les patients étrangers qui paient leur pension 2 francs, soit près de trois fois plus que les aliénés neuchâtelois. Châtelain craint que des étrangers, notamment des aliénés incurables, « ne soient admis au détriment des Neuchâtelois indigents ». L’ancien directeur regrette l’érosion des « principes de simplicité et de sage économie qui jusqu’à il y a peu d’années ont toujours prévalu dans notre administration ». Il « appréhende que [la] prospérité actuelle ne soit un piège qui […] entraîne à des dépenses toujours plus importantes, voire à des dépenses que l’on peut taxer de luxe et qu’il faut éviter en tant qu’inutiles, si ce n’est dangereuses ». Le président de la Commission fait écho aux craintes de l’ancien directeur. Il « n’est pas satisfait de voir l’année boucler par un Boni aussi majeur » et « comprend jusqu’à un certain point le danger que signale Mr Châtelain »26)ADP, 1887, p. 150..

L’inquiétude d’Auguste Châtelain et de Paul de Meuron est l’expression d’un certain idéal d’austérité calviniste qui se méfie de tout luxe superflu associé à la volonté de perpétuer l’image de Préfargier comme institution de bienfaisance publique irréprochable et désintéressée. Soucieux de l’écho que de tels résultats pourraient avoir dans le canton, Châtelain « se propose d’ériger un fonds où serait versée dès à présent une somme de f 20’000 de telle sorte que le Boni paraissant dans le Rapport imprimé et répandu dans le public, ne serait plus que de f 11’000 environ ». Il ajoute qu’il « croit que le moment est venu de lancer franchement la question d’un asile d’Incurables » en tentant de « raviver le projet de l’État, en informant le Gouvernement que notre Administration est disposée à concourir pécuniairement à la création d’une Maison d’Incurables »27)ADP, 1887, p. 151.. Investir dans un tel projet « utile à Préfargier et à ce pays » apparaît comme une solution idéale à la gêne provoquée par les comptes excédentaires de Préfargier tout en ne « dérog[eant] [pas] aux intentions du Fondateur »28)ADP, 1887, p. 161..

Alors que Gottlieb Burckhardt introduit progressivement une nouvelle forme d’approche des maladies mentales à Préfargier, les instances de direction tentent avec difficulté de trouver une solution au problème des incurables tout en respectant les intentions philanthropiques et thérapeutiques du fondateur de l’établissement. Entre agrandir Préfargier pour y conserver des aliénés ou collaborer avec le Canton et les Communes pour ouvrir un asile d’incurables, les membres de la Commission préfèrent donc la deuxième solution. Cependant, le chantier du nouvel asile sera long, et, vu l’impuissance des nouvelles thérapies introduites à Préfargier vis-à-vis des incurables, aucune solution rapide à ce problème ne semble se profiler. Les membres de la Commission sont dans le doute : « [E]n attendant notre Etablissement continuera à souffrir du mal dont il est aujourd’hui déjà si gravement atteint. Ne faut-il pas avoir recours à des remèdes plus prompts, sinon aussi efficaces »29)ADP, 1883, p. 69. ?

Lire la suite: Les années d’opération, 1888-1890.

Références   [ + ]