Les années d’opérations, 1888-1890

En février 1888, malgré les problèmes de surpopulation dont Préfargier est victime, le docteur Favarger, médecin inspecteur des maisons de santé du canton de Neuchâtel, ne tarit pas d’éloge sur l’établissement. Dans la première partie du rapport qu’il rend à la Direction du Département de l’Intérieur le 17 février, il souligne à quel point « [l]a marche de notre bel établissement » et « tous les rouages de cet organisme modèle […] ne laisse[nt] pour ainsi dire rien à désirer ». Près de quarante ans après sa fondation, Préfargier est encore présenté par les autorités médicales du canton comme un asile exemplaire. Cela est dû, entre autres, à l’activité de Burckhardt, son médecin directeur depuis plus de cinq ans, qui a su moderniser le fonctionnement de l’asile. Ces compliments sont aussi adressés à l’administration de Préfargier, avec qui les relations des autorités cantonales « sont demeurées ce qu’elles doivent être, faciles, agréables et cordiales », selon Favarger. À la lecture des premières pages de ce rapport dans lequel les formules d’éloges convenues se succèdent, tout paraît aller au mieux pour l’asile neuchâtelois à l’orée de 1888.

Cependant, Favarger rappelle que l’excellence du fonctionnement de ce fleuron psychiatrique qu’est Préfargier est troublée par « [l]a question éternellement pendante des aliénés incurables, de l’impossibilité de leur maintien illimité à Préfargier dont ils entravent la marche ». Par conséquent, la moitié du rapport manuscrit de sept pages transmis au Département de l’Intérieur par le médecin inspecteur est consacrée au problème des aliénés incurables et à la remise en question du bénéfice lié à la création d’un hospice pour les accueillir. En effet, Favarger n’est pas certain qu’un tel établissement réponde de manière adéquate à la question des incurables ; il doute que cet hospice, « où seront parquées […] les misères nombreuses et multiformes [,] soit le dernier mot de la morale et fasse en définitive le bonheur, même très relatif, des individus qui en seront l’objet ». Selon lui, les familles et les communes ont « des devoirs pénibles et rebutants, il est vrai, mais sacrés » que leur imposent les incurables. « Les soins, l’affection, la sympathie, même imparfaite de leurs parents et de leurs voisins » lui apparaissent être plus appropriés à leur état que « le traitement correct sans doute, mais banal et indifférent d’infirmiers mercenaires»1)Rapport du Docteur Favarger sur le fonctionnement de Préfargier en 1887, AEN, Fonds Intérieur I, 269.. Favarger redoute une gestion publique sans cœur qui résulterait en une carence affective, un élément qu’il considère nécessaire au bien-être des incurables. Le maintien de l’incurable dans un environnement « familial » est privilégié à une hospitalisation durable. Ce rapport, comme ceux qui l’ont précédé, est envoyé au Département de l’Intérieur et à l’administration de Préfargier et ne semble provoquer aucune réaction. Une telle conception de la gestion des incurables est probablement partagée par les membres de la Commission de Préfargier dont on connaît l’attachement aux valeurs familiales, incarnées dans le fonctionnement même de leur asile. Son directeur devra nécessairement être un bon père pour pouvoir prétendre exercer son pouvoir.

Nonobstant les efforts déployés par Gottlieb Burckhardt et les administrateurs de Préfargier pour trouver une solution à la question des incurables entre 1882 et 1887, les espoirs de voir cette situation se régler dans de brefs délais s’amenuisent.

Le projet d’asile pour incurables difficilement engagé en collaboration avec l’État avance à pas de tortue. Il est certain qu’il ne sera pas achevé avant plusieurs années. Dans l’attente de l’ouverture de ce nouvel hospice pour incurables, Préfargier « continuera à souffrir du mal dont il est […] déjà si gravement atteint »2)ADP, 1883, p. 69.. De plus, la décision d’ouvrir un asile pour les incurables – un symbole fort de l’échec du programme de traitement moral – est en conflit avec une vision conservatrice du traitement de la folie qui place un certain ordre moral garanti par la structure familiale de l’asile au centre du dispositif de soin. Les conditions sont posées pour que Gottlieb Burckhardt tente de développer une méthode fondée dans les dernières avancées de la science médicale pour ramener promptement le calme au sein de l’asile neuchâtelois et désengorger les incurables de ses cellules. La voie est ouverte à la mise sur pied d’une solution chirurgicale à la question des incurables.

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Références   [ + ]