Les photographies

La présentation qu’il va produire à l’été 1890 et l’article qui s’ensuit ne sont pas les seules traces que Burckhardt laisse de ses expérimentations chirurgicales. À l’exception du dernier patient décédé, le directeur de Préfargier fait aussi photographier tous les aliénés après les opérations. Dans le cas de la veuve B., seul son cerveau est représenté. Il en résulte une série de huit clichés réalisée par un photographe alsacien de la place, Louis Olsommer. Celui-ci est installé à Neuchâtel au moins depuis 1876. Selon L’Aide-mémoire de photographie pour 1885, il est l’un des deux photographes professionnels recensés dans la ville cette année-là1)Aide-mémoire de photographie, Société Photographique de Toulouse, 10, 1885, p. 235.. Ses photographies des aliénés témoignent du développement progressif d’un dispositif standard de représentation du résultat des opérations. Cette évolution paraît refléter les mutations des procédures opératoires dont le récit vient d’être donné. Au fur et à mesure des photos, le choix de la pose de l’aliéné, la composition du plan, la manière d’indiquer les zones opérées, se précisent pour devenir les plus neutres et objectives possibles et s’apparenter intimement aux clichés d’identité d’anthropologie criminelle développés pendant la même période. Les photographies des aliénés paraissent exprimer l’affirmation progressive des opérations et
le calme apparent des patients représentés semble être une tentative de signifier la réussite des interventions.

Il est difficile de savoir si les portraits des patients – qui avaient été conservés par la famille de Gottlieb Burckhardt avant d’être déposés par le docteur Christian Müller à la bibliothèque de l’Institut d’histoire de la médecine de l’université de Berne – ont été rendus publics avant ce livre. Ces huit photographies n’ont pas été imprimées comme illustrations de l’article de Burckhardt sur les opérations. Il est cependant possible, en se basant sur le fait que quatre photographies sont numérotées et légendées, qu’elles aient circulé lors de la présentation de Burckhardt à Berlin. Une telle hypothèse n’est pas irréaliste puisque d’autres exposés oraux accompagnés d’iconographie ont pris place lors de ce congrès. C’est le cas du travail de Victor Horsley, l’intervenant qui précède Burckhardt, dont la présentation est « illustrée par une exposition de photographies à la lanterne magique »2)Worcester, W. L., American Journal of Insanity, 47.3, p. 410.. L’hypothèse de la présence de photographies à Berlin est aussi renforcée par la mention du cliché du cerveau du cinquième patient dans l’article de Burckhardt lorsqu’il explique comment il s’est procuré l’organe auprès du médecin légiste genevois Hippolyte Jean Gosse après la noyade de la veuve B. dans le Rhône3)Burckhardt, Gottlieb, « Ueber Rindenexcsisionen, als Beitrag zur operativen Therapie der Psychosen » in Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medicin, 1891, p. 519..

Selon toute vraisemblance, ses photos sont postérieures aux opérations. Elles ont certainement été prises au printemps ou à l’été 1890. Trois indices viennent soutenir cette hypothèse. Sur les premières photos, Madame B. a les cheveux coupés courts. Selon le récit que Burckhardt fait de sa première opération, son crâne avait été rasé avant de procéder à l’opération. La longueur des cheveux de la patiente laisse à penser que ses portraits ont été pris quelques mois après une de ses opérations. Deuxièmement, sur la dernière photographie de la série qui représente Monsieur B., deux cercles indiquent le lieu des opérations. Or, le patient a subi ces deux interventions à plus de six mois d’intervalle. Le cliché n’a pu donc être pris que juste avant la seconde opération ou après que les incisions nécessaires à celle-ci aient cicatrisé. Troisièmement, les deux patients décédés dans les jours ou les mois qui ont suivi leurs opérations n’ont pas été photographiés vivants.Outre leur capacité d’attribuer un visage à des aliénés qui n’étaient jusque-là que des cas médicaux désincarnés, et nonobstant les doutes qui demeurent quant à leur diffusion et leur datation exacte, la valeur centrale de ces images réside dans la manière dont leur succession permet de rendre compte de la fixation progressive d’une norme de représentation des aliénés opérés. Visionnés en série, ces clichés fonctionnent comme le miroir de la standardisation des opérations. La lecture de ces photos dans l’ordre chronologique des patients opérés, telles qu’elles sont présentées dans cet ouvrage, suggère la volonté d’arriver à une représentation idéale des incurables calmés.

Similairement à l’histoire du développement de la procédure opératoire, la première patiente est photographiée à plusieurs reprises, trois au total. Ses essais répétés pourraient être le signe d’une certaine insatisfaction avec les résultats des premiers clichés. Le photographe semble rechercher la meilleure façon de représenter les malades. Pour que les images aient un impact en relation avec le récit des opérations, elles devraient idéalement confirmer le bilan fait par Burckhardt de ses expérimentations et représenter des patients calmés. Les photographies de la première patiente n’ont pas été prises immédiatement après son opération. Contrairement aux autres aliénés, la zone où la patiente a été opérée n’est pas visible. Cela s’explique soit par le fait que ses cheveux ont déjà repoussé lorsque la décision de tirer des portraits des opérés est prise ou parce que, dans son cas, les photographies précèdent l’opération. Les clichés 2 et 3 de la première patiente sont légèrement flous ce qui semble indiquer que Madame B. a bougé lors de la prise de vue et qu’elle est encore agitée. Les photographies 1 et 2 la montrent avec la bouche grimaçante, ce qui lui donne un air malheureux. De surcroît, à l’arrière-plan de la première image, le lecteur peut apercevoir une épaule qui suggère que la patiente doit encore être constamment surveillée. La représentation de mouvements et l’attitude accablée de Madame B. rendent ces photos inaptes à être diffusées puisqu’elles exposent la patiente sous un mauvais jour. Ça n’est donc pas un hasard si l’image légendée de Madame B. est celle où elle apparaît dans l’attitude la plus tranquille et neutre, esquissant un rictus qui peut être interprété comme un sourire.

La photographie de Monsieur C. reprend la pose de trois-quarts de Madame B., mais le second patient est installé devant un fond blanc qui l’isole de tout contexte. Alors que l’arrière-fond de trois des photos de Madame B. est constitué de briques qui rappellent l’asile dans lequel elle est internée, les autres patients sont portraiturés dans un environnement neutre. Monsieur C. a les cheveux courts et la zone où il a été opéré est entièrement rasée. Cela permet à celui qui regarde la photographie de localiser avec précision le site de l’opération. Une telle technique va être reprise et améliorée pour les deux aliénés vivants qui suivent. En effet, Monsieur H. et Monsieur B. posent de profil devant le même fond blanc, leurs cheveux sont courts, la zone opérée a été rasée, mais des cercles noirs qui ciblent avec précision le lieu de la trépanation ont été dessinés sur leurs crânes. Ces marques soulignent l’endroit qui est opéré ; elles sont l’aboutissement du travail théorique de localisation effectué par Burckhardt.

La photographie restante, bien qu’elle se distingue clairement des autres puisqu’elle représente un cerveau, suit néanmoins la même composition. Le cerveau, dont l’hémisphère gauche est exposé, est posé devant un fond blanc. Les vestiges de l’opération sont clairement visibles ce qui permet de localiser aisément le lieu où l’écorce cérébrale a été excisée. La représentation de cette image permet de montrer ce qui est présent sous les cibles noires dessinées sur deux autres patients. Cette photographie est la seule qui soit mentionnée par Burckhardt dans son article de 1891. Selon le psychiatre bâlois, cette image du cerveau de la veuve B. est la confirmation qu’il a opéré à « l’endroit souhaité ».

En l’absence de documentation complémentaire, il serait hasardeux de développer plus avant l’analyse de ces photographies. Il faut néanmoins relever deux choses. L’usage de la photographie en psychiatrie est très développé dans la seconde moitié du XIXe siècle. Les exemples les plus célèbres de ce genre sont les séries de clichés qui représentent les hystériques de Charcot durant les divers stades de leurs crises. Une revue française, la Nouvelle iconographie de la Salpêtrière, est spécialisée dans la publication de photographies de ce genre ainsi que de reproductions anatomiques. Probablement que Burckhardt, qui a rendu visite à Charcot en 1886, était au courant de ces pratiques. Toutefois, le travail iconographique déployé autour des trépanés de Préfargier rappelle un autre genre spécifique de photographies de la fin du XIXe siècle : les photographies anthropologiques ou photographies d’identité. En effet, l’aboutissement de la composition des images qui représentent les aliénés opérés – portrait de profil sur fond neutre – fait écho à la technique photographique anthropométrique développée par Alphonse Bertillon, criminologue français, qui est alors beaucoup utilisée par l’anthropologie criminelle.

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Références   [ + ]