Le Congrès de Berlin

Le déclin de Burckhardt débute à la présentation de ses travaux à Berlin. Le congrès international de médecine durant l’été 1890 est la première d’une série de déconvenues qui vont miner moralement le médecin et participer à sa chute. Toutefois, au premier abord, la possibilité qui s’offre à Burckhardt de donner une présentation dans le cadre de ce congrès laisse espérer un succès. Une telle opportunité est idéale pour faire connaître à ses collègues les recherches inédites qu’il a entreprises dans son asile. Cela lui permettra d’augmenter potentiellement la reconnaissance de ses pairs à travers le monde, de diffuser la pratique du traitement chirurgical des psychoses et de marquer ainsi l’histoire du progrès de la psychiatrie.

Avant la conférence berlinoise de Burckhardt, le déroulement des opérations est rendu public dans la presse locale neuchâteloise comme dans la littérature médicale spécialisée. L’allocution de l’aliéniste bâlois est probablement attendue de ses collègues qui ont pu entendre parler des travaux chirurgicaux entrepris par Burckhardt avant l’été 1890.

En effet, la première mention publique des opérations est imprimée en juillet 1889 dans la dissertation doctorale de l’un des médecins assistants de Préfargier, Ludwig August Müller. Ce travail soutenu à la Faculté de médecine de l’Université de Berne est consacré à la question de la topographie cérébrale, c’est-à-dire à la détermination de la position des divers sites de l’écorce cérébrale par rapport à la boîte crânienne. Müller affirme dans ce travail que « la connaissance précise de ces relations est d’une grande importance, tant pour les médecins internes que pour les chirurgiens, et contribuera sans aucun doute au développement futur des théories de localisation »1)Müller, Ludwig August, Ueber die Topographischen Beziehungen des Hirns zum Schädelbruch, Berne, [s. n.], 1889, p. 5.. Il a donc élaboré une nouvelle méthode de détermination de points sur le crâne qui est applicable à toutes les boîtes crâniennes, quelles qu’en soient leur forme ou leur taille. Le jeune Müller annonce dans son texte que sa méthode « a déjà été appliquée plusieurs fois avec succès lors d’opérations sur des patients vivants ». En effet, son directeur à Préfargier, le docteur Burckhardt, « a […] entrepris une série d’interventions chirurgicales du cortex cérébral de divers malades mentaux ».

En plus de cette courte phrase dans un travail à la diffusion limitée, les opérations sont aussi mentionnées dans les rapports sur le fonctionnement de la Maison de santé de Préfargier pour l’année 1889, rédigés par le médecin inspecteur cantonal et par Gottlieb Burckhardt, qui sont diffusés au printemps et au début de l’été 1890. En avril, le rapport sur Préfargier du médecin inspecteur Nicolas annonce le développement d’« une nouvelle conquête de la science à laquelle l’avenir réserve son verdict ». Il s’agit « du traitement chirurgical des psychoses » dont le docteur Nicolas détaille le déroulement : « La trépanation de la boîte crânienne et l’enlèvement par l’ouverture pratiquée de foyers malades dans la substance cérébrale, ont été exécutés à réitérées fois dans le courant de l’année »2)Rapport du médecin inspecteur des maisons de santé, le Docteur Nicolas, adressé à Robert Comtesse et daté du 25 février 1890, AEN, Fonds Intérieur I, 269.. Le surveillant des asiles du canton n’émet aucune critique des opérations et se contente de souligner que les patients les ont bien supportées. Le rapport de Burckhardt, qui sort quelques semaines plus tard, est relayé à la fois dans la presse généraliste locale – un résumé figure dans les pages de la Feuille d’Avis de Neuchâtel en juillet 1890 – et dans les revues spécialisées, dont l’Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medizin. Si le journal de psychiatrie rapporte de manière neutre et erronée que sept psychotiques ont été opérés, le quotidien neuchâtelois dépeint les opérations de manière positive. En effet, il y est écrit que le « chemin du traitement opératoire des psychoses commencé en décembre 1888, [et] continué en 1889 », a « donné des résultats satisfaisants » puisque « sur six opérations qui ont été faites, toutes ont bien réussi »3)Feuille d’Avis de Neuchâtel, CXXV, 171, 23.07.1890.. Les évocations lacunaires et prometteuses des réalisations de Burckhardt dans la presse font de sa présentation berlinoise un événement attendu de ses pairs. Significativement, l’exposé de Burckhardt est le seul travail du congrès que le rédacteur en chef de la Correspondenz-Blatt für Schweizer Ärzte, Elias Haffter, mentionne dans une lettre adressée à Auguste Forel envoyée de Berlin au cours de l’été 18904)Lettre datée 23.07.1890 tirée de Walser, Hans H. éd., August Forel, Briefe-Correspondance, Berne, Hans Huber, 1968, p. 240.. Comment se fait-il que Burckhardt se retrouve au programme des séances du dixième congrès international de médecine? Il y a deux raisons à cela. Premièrement, ses opérations cadrent parfaitement avec l’un des thèmes de la section neurologie et psychiatrie du congrès : la chirurgie du système nerveux central. Deuxièmement, sa présence à Berlin est probablement le résultat des bonnes relations qu’il entretient avec un de ses collègues allemands, Heinrich Laehr, et deux de ses collègues suisses, Theodor Kocher et August Socin. Le premier de ces hommes, un psychiatre berlinois, est l’éditeur unique de l’Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medizin, la revue de psychiatrie allemande dont l’aliéniste bâlois est le correspondant pour la Suisse et qui publiera la version écrite de la présentation de Burckhardt en 1891. Laehr est donc familier du travail de celui-ci. Au-delà de son travail de rédacteur de la revue de psychiatrie allemande de référence, le médecin berlinois participe aussi à l’organisation du congrès en tant que responsable de la section neurologie et psychiatrie dans laquelle Burckhardt va faire son exposé. À ce titre, Laehr a peut-être participé au choix du thème du jour qui convient si bien à son collègue bâlois. Ces quelques éléments laissent à penser que Heinrich Laehr est l’une des raisons de la présence de Burckhardt à Berlin.

Les deux autres hommes, Theodor Kocher et August Socin, ont peut-être joué un rôle dans la venue de Burckhardt à la capitale allemande, parce que ces connaissances réputées de l’aliéniste bâlois promeuvent activement la participation des médecins suisses au congrès berlinois. En effet, au cours de l’année 1889, dans les pages des deux principales revues médicales suisses, la Correspondenz-Blatt für Schweizer Ärzte et la Revue Médicale de la Suisse Romande, ils exhortent leurs collèges suisses à se rendre à Berlin. Ces journaux auxquels Burckhardt collabore se font l’écho d’un appel de l’Ärztlicher Central-Verein der Schweiz, qui vise à inciter les médecins suisses à participer au congrès international bisannuel. Le message, signé entre autres par Kocher et Socin, est teinté d’admiration pour les réalisations scientifiques de la nation allemande : « Les membres du comité […] se permettent d’attirer l’attention de leurs confrères de la Suisse sur le Congrès médical international » et les engagent « à participer activement à cette réunion des médecins de tous les États civilisés […] »5)RVM, 1889, p. 507. qui prend place au cœur même de l’Allemagne, la nation qui « est entrée dans une phase de développement aussi active qu’énergique au point de vue médical, comme au point de vue scientifique et industriel ». Il est possible que Burckhardt ait reçu le soutien de ces deux collègues pour aller présenter ses travaux à Berlin, et y « affirm[er] l’amour du progrès et les sentiments de bon voisinage qui […] animent [les médecins suisses] ». L’ambition personnelle de Burckhardt, sa volonté de voir son travail reconnu par ses collègues – les médecins allemands en particulier –, associées aux liens qui unissent Burckhardt aux promoteurs du congrès en Suisse et à l’un de ses organisateurs berlinois, l’amènent donc à se retrouver devant un auditoire berlinois en été 1890.

Burckhardt va donner sa présentation dans l’après-midi du 5 août 1890, lors d’une session de la division neurologie et psychiatrie du congrès consacrée entièrement à la chirurgie du système nerveux central.

La présentation de Burckhardt suit immédiatement celle du neurochirurgien anglais Victor Horsley. Celui-ci rapporte les résultats d’une longue série d’opérations sur les victimes d’accident cérébraux. Horsley plaide en faveur de la trépanation systématique dans les cas de fractures du crâne, mais aussi dans certains cas d’épilepsie. Il chiffre le bilan de ses opérations lors de sa présentation. Sur quarante-trois opérations du cerveau menées par Horsley, dix se sont soldées par un décès6)Worcester, W. L., “Abstracts and Extracts”, in American Journal of Insanity, vol. 47, 1891, p. 411.. Ce taux de mortalité est comparable à celui avancé par Burckhardt qui rapporte la mort des suites directes de l’opération d’un seul patient sur les six personnes concernées. Le travail de Burckhardt semble donc être dans la norme des interventions de l’après-midi quant à la proportion de patients victimes des trépanations. La mauvaise réception de ces opérations ne peut donc être simplement rapportée au décès de patients.

Il n’est évidemment pas possible de savoir avec précision comment s’est déroulée la présentation de Burckhardt. Selon la liste des participants à cette session du congrès7)AZP, 1891, pp. 458-460., la salle devait accueillir quelque 160 psychiatres et neurologues, auxquels s’ajoutaient probablement des collègues curieux, notamment des chirurgiens. Dans la Revue Médicale de la Suisse Romande, un participant fribourgeois, Alexis Pégaitaz, fait un bref compte-rendu élogieux de la présentation. Pégaitaz, un médecin généraliste venu en spectateur, a suivi l’exposé de Burckhardt par pur patriotisme8)Pégaitaz, Alexis, « Souvenirs du Congrès de Berlin. – Visite à la clinique d’Unna, à Hambourg », in RVM, 1890, pp. 774- 779.. Il raconte dans son texte que le travail de Burckhardt « a produit une vive sensation dans l’assistance », ce qui l’a beaucoup réjoui. Emil Kraepelin est aussi présent dans la salle. Dans ses mémoires, il résume en une phrase la teneur des propos de Burckhardt : l’aliéniste aurait seulement « proposé de gratter le cerveau pour calmer les malades agités »9)Kraepelin, Emil, Lebenserinnerungen, Berlin, Springer-Verlag, 1983, p. 64.. Les actes du congrès ne contiennent pas le texte de la présentation de Burckhardt. À sa place se trouve une annonce qui explique que les mots du psychiatre bâlois seront publiés dans la revue d’Heinrich Laehr quelques mois plus tard. Les actes indiquent toutefois que la présentation de Burckhardt n’a fait l’objet d’aucune discussion10)Verhandlungen des X. Internationalen medicinischen congress, vol. 4, Berlin, A. Hirschwald, 1891, p. 9..

Il est surprenant qu’une présentation sur des opérations qui vont vite se révéler être fortement contestées quant à leur bien-fondé ne fasse l’objet d’aucun débat la première fois qu’elle est rendue publique. De plus, le silence rapporté par les actes du congrès contraste avec la « vive sensation » décrite par Pégaitaz. Comme la correspondance d’Auguste Forel le révèle, l’absence de débat était probablement préméditée. Le 11 août 1890, quelques jours après la présentation de Burckhardt à Berlin, le psychiatre berlinois Albert Moll écrit une lettre à Auguste Forel, absent du congrès, dont une partie est consacrée à l’exposé des opérations. Selon Moll, aucune discussion n’a clos la présentation de Burckhardt, ce qui confirme le contenu des actes du congrès. Toutefois, Albert Moll ajoute que ce silence était intentionnel de la part des médecins berlinois présents dans l’assemblée. En effet, ces hommes avaient décidé, par un accord tacite, de ne pas s’opposer à Burckhardt pour éviter toute agitation11)Walser, Hans H. éd., August Forel, Briefe-Correspondance, Berne, Hans Huber, 1968, pp. 242-243..

À travers cette lettre, il apparaît donc que les travaux de ce dernier sont hautement discutables mais que pour éviter tout débordement, les débats à leur sujet sont évités par les médecins présents.

Une telle interprétation est renforcée quand on connaît la situation dans laquelle se trouve la psychiatrie asilaire allemande au début des années 1890. Cette période est marquée par des dizaines de révélations sur les conditions de vie désastreuses à l’intérieur des asiles diffusées par la presse et dans des pamphlets12)Goldberg, Ann, “A Reinvented Public: ‘Lunatics’ Rights’ and Bourgeois Populism in the Kaiserreich”, in German History, 21.2, 2003, pp. 159-182.. Ce mouvement de critiques des lieux d’internement, dont l’un des symboles est un prêtre écossais, Alexander Forbes, qui est délivré d’un asile par Heinrich Mellage, un tenancier d’auberge, en 1894, fait la une de journaux allemands et place les psychiatres dans une situation extrêmement délicate vis-à-vis de l’opinion publique13)Goldberg, Ann, “The Mellage Trial and the Politics of Insane Asylums in Whilelmine Germany”, in The Journal of Modern History, 74, 2002, pp. 1-32.. La « vive sensation » notée par Pégaitaz était donc plus vraisemblablement une réaction de malaise ou d’outrage au récit des opérations de Burckhardt que l’aveuglement patriotique du médecin fribourgeois aurait déformé en ovation. Les attaques discontinues que Burckhardt va subir pendant les cinq années qui suivent dans la presse médicale et au sein de son asile semblent confirmer une telle interprétation.

Les premières réactions négatives aux opérations de Burckhardt sont exprimées au sein même de la Commission de Préfargier en avril 1890, quatre mois avant le congrès de Berlin. Le conseiller d’État Robert Comtesse et le président de la Commission rapportent « des réclamations [du public] à propos de la trépanation ». Burckhardt tente de rassurer les hommes présents en insistant sur « […] [les] considération d’humanité & d’ordre moral »14)ADP, 1890, p. 212-213. qui ont guidé ses décisions. Le 25 octobre 1890, lors de la quarantième réunion de l’association centrale des médecins suisses à Olten, les attaques contre Burckhardt et ses travaux se poursuivent. À cette occasion, le thème de la chirurgie du cerveau développé pendant le congrès international de médecine de Berlin est repris par les médecins suisses. La réunion, présidée par le Dr. Haffter, inclut une présentation du Dr. Sahli de Berne, un interniste, et du Dr. Krönlein de Zurich, un chirurgien, sur l’état actuel des recherches dans le domaine de la chirurgie du cerveau et de la moelle épinière. La partie dont se charge Krönlein est publiée sous la forme d’un article de 6 pages dans le deuxième numéro de 1891 de la Correspondent-Blatt für Schweizer Ärzte. Krönlein y rapporte que son collègue Sahli « a […] soumis dans son exposé [les] méthodes [de Burckhardt] à une dure critique et les a entièrement réfutées »15)CBS, 1890, pp. 780-781.. Avant même la publication de l’article de Burckhardt, les réactions du public et de ses collègues sont très négatives.

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Références   [ + ]