L’article

En 1891, la large diffusion de la version écrite de l’exposé de Burckhardt va donc multiplier les critiques à l’égard de ses travaux. Que ça soit par le biais de comptes-rendus du congrès, par l’intermédiaire de l’article de Burckhardt dans l’Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie ou par le truchement des critiques de cet article, le traitement opératoire des psychoses est rendu public à travers le monde médical occidental, de la Russie aux États-Unis d’Amérique. Bien que souvent négatives, les réactions ne sont pas unanimes quant à la manière de juger l’entreprise de Burckhardt446. Avant de se pencher sur ces réactions, il est utile de se concentrer un instant sur le contenu et la forme de l’article fleuve de Burckhardt. En effet, le texte du médecin bâlois conditionne en partie sa réception puisqu’il laisse à penser que la légitimité des opérations n’est pas entière.

Les précautions que Burckhardt déploie pour justifier ses gestes soulignent leur potentiel de scandale.

L’article de Burckhardt est impressionnant de par sa taille. Avec plus de 85 pages, le texte qu’il fait publier s’apparente plus à un petit livre qu’à un article scientifique. Il est deux fois plus long que les autres grands articles publiés dans l’Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie und psychisch- gerichtliche Medizin au début des années 1890. Un de ses commentateurs anglais note la longueur importante du travail qui l’oblige à négliger « beaucoup d’observations importantes »1)Ireland, William W., “Operative Treatment of Insanity” in The Journal of Mental Science, 1891, p. 614. dans son compte rendu. Toutefois, la taille de l’article s’explique par la quantité remarquable de détails qu’il contient. De la huitantaine de pages qui forment l’article, plus de la moitié est uniquement descriptive. Après une introduction d’un quart de page, Burckhardt se lance directement dans le récit de l’histoire médicale de sa première patiente sur quatre pages. Une telle pratique d’écriture est symptomatique de la littérature aliéniste dans laquelle la quantité d’information garantit la précision et l’objectivité de l’article2)Engstrom, Eric J., Clinical Psychiatry in Imperial Germany : A History of Psychiatric Practice, Ithaca, Cornell University Press, 2003, p. 122. .

En amassant les détails sur la vie de ses patients, le déroulement des opérations et leurs séquelles, Burckhardt semble essayer de justifier ses actes en transmettant au lecteur l’ensemble des données qui ont motivé sa décision d’opérer.

Il affirme ainsi que ses interventions « se basent, d’une part, sur les recherches expérimentales et cliniques reconnues des dernières années, et d’autre part […] sur [s]es propres conclusions dont le bien-fondé n’est évident d’emblée »3)Burckhardt, Gottlieb, « Ueber Rindenexcsisionen, als Beitrag zur operativen Therapie der Psychosen » in Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medicin, 1891, p. 463.. Le lecteur est donc bombardé avec tous les éléments qui ont permis à Burckhardt de juger les opérations comme des solutions raisonnables, des plus infimes aux plus importants. L’histoire personnelle ou médicale des six patients opérés est développée sur 22 pages cumulées, soit un quart de l’article. En faisant reposer la validité des opérations uniquement sur le contexte qui les légitime plus que sur des bases théoriques irréprochables, Burckhardt ne parvient pas à rendre universelles ses opérations. Bien au contraire, il les rend dépendantes de variables – un lieu, des comportements, des acteurs – spécifiques. L’aliéniste américain Worcester souligne que l’opération se justifie uniquement « lorsque les symptômes offrent des raisons de supposer qu’une quelconque portion particulière [du cerveau] est spécialement en cause »4)Worcester, W. L., « Abstracts and Extracts », in American Journal of Insanity, vol. 47, 1891, p. 411.. Les interventions chirurgicales que Gottlieb Burckhardt a menées ne sont donc pas généralisables puisque chacune d’entre elles répond aux problèmes particuliers d’un patient précis. Cette façon de présenter les opérations tend à saper leur prétention à la scientificité et ne favorise pas leur reproductibilité, qui permettrait leur diffusion à une échelle plus large.

Au vu de la subjectivité de leur fondement, il n’est donc pas étonnant qu’aucune des critiques des opérations ne mentionne le raisonnement localisateur sur les hallucinations, un raisonnement qui ne dépend que des observations de Burckhardt. De plus, comme le relève le psychiatre anglais William Ireland dans le Journal of Mental Science, la notion que l’esprit est composé de facultés diverses dont le siège se trouve dans des parties distinctes du cerveau relève plus de la foi que d’une théorie vérifiée5)Ireland, William W., « Operative Treatment of Insanity » in The Journal of Mental Science, 1891, pp. 617-618.. Le lecteur qui est en désaccord avec les théories localisatrices ne peut que réprouver l’entreprise de Burckhardt. Puisque la discussion sur les bases théoriques des interventions chirurgicales du médecin bâlois n’est pas possible, les critiques vont se concentrer sur un autre élément commun à chacun des cas opérés : la question de la moralité des opérations. Plutôt qu’une thérapie reposant sur des bases rationnelles, les excisions cérébrales de Burckhardt semblent avant tout motivées par un impératif moral et disciplinaire.

Le directeur de Préfargier est conscient du fait que la légitimité de son travail repose plus sur des questions d’ordre moral que scientifique. Dans les pages du Journal of Mental Science, William Ireland remarque que Burckhardt se défend préventivement contre « les critiques qui sont sûres d’être dirigées contre son traitement risqué ». Une partie de la conclusion de l’article de Burckhardt vise à démontrer que le caractère désespéré de l’état des patients opérés justifie à lui seul les trépanations. Ce serait un impératif moral qui aurait poussé le médecin à opérer. Burckhardt se décrit comme appartenant à la catégorie des médecins qui suivent la maxime melius anceps remedium quam nullum. Dans les situations désespérées, l’aliéniste bâlois préfère donc un remède incertain à l’absence de remède, trahissant ainsi potentiellement la maxime hippocratique favorisée par d’autres médecins, primum non nocere6)Burckhardt, Gottlieb, op. cit., p. 547.. En insistant sur la question de la moralité de ses opérations, Gottlieb Burckhardt fixe lui-même le niveau des critiques qu’il va recevoir.

Ce positionnement moral et les interventions mutilatrices qu’il justifie provoquent l’ire des collègues de Burckhardt, qui vont condamner avec véhémence ses opérations. Les essais chirurgicaux de Burckhardt sont particulièrement mal accueillis en France. Deux auteurs en particulier se chargent de faire leur critique, Jules Bernard Luys et René Sémelaigne. La critique de Luys, psychiatre spécialisé dans l’anatomie du système nerveux, est particulièrement importante puisqu’il fait partie des auteurs cités par Burckhardt dans les parties théoriques de son article. Ce lien, qui prouve que les deux hommes partagent certaines conceptions, explique peut-être son refus de condamner catégoriquement les opérations de Burckhardt. En effet, Luys questionne le bien-fondé du travail de Burckhardt mais se décharge sur la médecine légale de la responsabilité de le juger.

Un des premiers points développé par Luys a rapport à la témérité des opérations de Burckhardt. Le psychiatre français considère les interventions de l’aliéniste bâlois comme « des plus imprévu[e]s et des plus hardi[e]s ». Cette hardiesse semble être liée à l’état de la science médicale « aux progrès incessants »7)Luys, Jules, Le traitement de la folie, Paris, Rueff, 1893, p. 271. dont il est difficile de prévoir ou d’imaginer les prochaines étapes du développement. Luys n’est pas le seul à souligner l’audace des gestes de Burckhardt. Aux États-Unis, l’aliéniste William Ireland se demande quel médecin aura « la hardiesse d’imiter les procédures opératoires du docteur Burckhardt »8)Ireland, William W., op. cit., p. 614.. L’intrépidité des opérations de Burckhardt est problématique puisqu’elle associe ses gestes au travail « des chirurgiens téméraires, pour ne pas dire insensés, [qui] ont poussé l’audace jusqu’à faire courir les risques de l’ovariotomie, ou de l’hystérectomie à de pauvres malades atteintes de neurasthénie ou d’hystéro-neurasthénie »9)Levillain, Fernand, La neurasthénie, maladie de Beard, méthodes de Weir-Mitchell et Playfair, traitement de Vigouroux, Paris, A. Maloine, 1891, p. 228..

Bien que les chirurgiens doivent faire preuve de courage dans le développement de leurs techniques opératoires, à partir d’un certain point, cette hardiesse n’est plus valorisée ; elle devient folie.

La témérité des médecins doit être pondérée par la morale, selon Luys. Plutôt que « d’encourager la hardiesse opératoire du chirurgien », l’aliéniste français croit « au contraire qu’il est prudent, qu’il est moral de s’abstenir, et de ne pas faire subir à un malheureux privé de son libre arbitre, de tout discernement, des mutilations de sa personne dont il est incapable de mesurer la portée ». Luys repositionne le débat autour du travail de Burckhardt au niveau de la médecine légale et pense que « les pouvoirs publics qui s’occupent de la protection des aliénés auront à un moment l’occasion d’intervenir utilement »10)Luys, Jules, op. cit., p. 272. sur cette question. Les travaux de Burckhardt, ainsi que d’autres opérations chirurgicales hardies de la fin du XIXe siècle, posent la question nouvelle du consentement et du discernement légal du malade. Albert Moll, que nous avons précédemment vu critiquer de manière implicite les opérations de Burckhardt dans une lettre à Auguste Forel, va écrire en 1902 un livre sur la question de l’éthique médicale, dans lequel il condamne les expérimentations médicales qui réduisent les hommes à des animaux de laboratoire11)Moll, Albert, Ärztliche Ethik. Die Pflichten des Arztes in allen Beziehungen seiner Thätigkeit, Stuttgart, Enke, 1902.. Cette publication s’inscrit dans un contexte plus large de questionnement éthique de la médecine expérimentale, à la suite, notamment, d’injections de syphilis chez des prostituées. Les opérations de Burckhardt ne sont donc qu’un cas parmi les centaines d’abus de la médecine expérimentale que dénonce Moll dans son livre. Il y critique ouvertement le mélange entre l’impératif thérapeutique et l’idéal médico-scientifique. Il souhaite que l’on sépare les médecins des chercheurs en médecine. Les premiers devraient se consacrer uniquement à soigner et conseiller leurs patients, alors que les seconds ne devraient pas avoir une clientèle mais se concentrer sur la médecine légale ou la recherche12)Schultz, Julius Henri, Albert Molls Ärtzliche Ethik, Zürich, Juris Druck + Verlag, 1986, p.62.. Ainsi, selon Moll, les dérives de la médecine des années 1890-1900 sont dues en bonne partie à une confusion des genres, à « des chercheurs qui ont réalisé des interventions sur des patients sans agir comme des médecins »13)Ibid., p.64.. Et Burckhardt, comme nous l’avons vu, mélange bien l’idéal thérapeutique et l’idéal scientifique lors de ses interventions.

Au-delà des questions scientifiques ou morales liées à ses opérations, c’est le professionnalisme de Gottlieb Burckhardt qui est directement remis en cause par ces critiques. En questionnant l’intégrité professionnelle de l’aliéniste bâlois, René Sémelaigne, un autre psychiatre français de la fin du XIXe siècle rédige la critique la plus caustique qui soit du travail de Burckhardt. Elle est insérée dans un compte-rendu sur l’usage de la chirurgie pour traiter des patients atteints d’aliénation mentale, publié dans les Annales médico-psychologiques, la revue française de psychiatrie de référence, en 1895. Sémelaigne ridiculise les opérations de Burckhardt tout en soulignant leur caractère tragique. Le psychiatre français écrit que «la théorie pure semblerait […] justifier l’application du trépan dans les cas de traumatisme et de pression intracrânienne », mais il rapporte que certains aliénistes « ont l’ambition de s’attaquer à la source même des troubles mentaux, et ne craignent pas d’exciser des portions plus ou moins étendues des circonvolutions cérébrales ». Il s’agit clairement de Gottlieb Burckhardt, dont le travail est attaqué par ces mots, car c’est bien le médecin bâlois qui, « si le malade ne guérit ni ne meurt […] trépan[e] une seconde, une troisième, une quatrième fois ».

Selon Sémelaigne, de telles opérations relèvent du délire plus que de la médecine : lorsqu’un médecin veut « pratiquer la chirurgie chez les aliénés, il faut [qu’il évite] de verser dans la folie chirurgicale ».

Quelques pages plus loin, le psychiatre français revient en détail sur les opérations de Burckhardt. Il s’efforce de démontrer systématiquement leur bêtise et leur absence de valeur médicale. À propos des effets des opérations sur Madame B., Sémelaigne écrit que « ce n’était pas vraiment la peine de la trépaner quatre fois pour en arriver là »14)Sémelaigne, René, « Sur la chirurgie cérébrale dans les aliénations mentales » in Annales médico- psychologiques, n°1, 1895, pp. 395-396.. Rapportant le sort tragique de la veuve B., le psychiatre français raconte que Burckhardt « [songeait] à une seconde opération » mais que sa patiente « avait découvert une cure plus rapide et plus sûre que l’intervention chirurgicale »15)Ibid., pp. 401-402. en se sauvant de chez sa sœur et se jetant dans le Rhône. Sémelaigne rejoint Jules Soury, qui dénonce la « naïveté »16)Soury, Jules, Les fonctions du cerveau : Examen critique des doctrines de F. Goltz, Paris, J.-B., p. 19. des médecins comme Gottlieb Burckhardt, Eugène Azam ou Albert Mairet qui croient pouvoir localiser le caractère dans le cerveau. Le psychiatre français conclut ses attaques en affirmant « que l’absence de remède est de beaucoup préférable à un remède mauvais » et que « les tentatives de Burckhardt ne méritent pas d’être imitées » car « le résultat [de ses] six interventions chirurgicales » se limite à « une mort déterminée »17)Sémelaigne, René, op. cit., pp. 402.. Cette critique véhémente des opérations de l’aliéniste bâlois va être l’un des éléments de son déclin rapide entre 1890 et 1896. Le fait d’être attaqué personnellement dans la plus grande revue de psychiatrie française peut être considéré comme la mise à mort professionnelle de Burckhardt.

Il est donc tentant de limiter le récit de la réception des opérations de Burckhardt à cette ultime critique provocatrice. En effet, intuitivement, c’est bien le caractère abusif de ces interventions médicales qui semble le plus apte à rendre compte du rejet des opérations par les contemporains de Burckhardt. Une telle hypothèse, qui est correcte, comme la critique de Sémelaigne le prouve, n’est cependant pas suffisante à rendre compte de tous les éléments de ce rejet. Si tel avait été le cas, pourquoi est-ce que les travaux de Burckhardt – connus de ses confrères, comme de ses employeurs avant leur présentation en 1890 – n’ont-ils pas été interrompus plus tôt ? De plus, l’éthique médicale est alors beaucoup moins développée qu’en ce début de XXIe siècle, et bien d’autres procédures mutilatrices de la fin du XIXème n’ont pas fait l’objet de critiques véhémentes et n’ont pas mis un terme à la carrière de ceux qui les ont réalisées. En Suisse, durant la première moitié du XXe siècle, les psychiatres, avec le soutien des autorités publiques, vont faire procéder à la stérilisation de populations de malades mentaux dans une perspective eugéniste. Et, des années 1940 aux années 1960, des dizaines de milliers de personnes vont être lobotomisées à travers le monde en toute impunité. Le simple constat d’abus ne permet donc pas de rendre compte du rejet des opérations et de la chute de Burckhardt.

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Références   [ + ]