Méfiances mutuelles

Sa réputation médicale et scientifique attaquée de toutes parts, Gottlieb Burckhardt va progressivement se détacher de son asile. Décrit comme un chirurgien téméraire et immoral dont les recherches ne correspondent plus aux orientations de la psychiatrie de la fin du siècle, le directeur de Préfargier perd confiance en lui-même et celle de l’administration de Préfargier. Les articles négatifs sur les opérations et les plaintes des neuchâtelois sont mal perçus par les membres de la Commission de Préfargier car la bonne image d’un asile est une condition sine qua non de son succès1)Engstrom, Eric J., Clinical Psychiatry in Imperial Germany : A History of Psychiatric Practice, Ithaca, Cornell University Press, 2003, p. 34.. Les finances de la fondation de Préfargier reposent sur les bénéfices réalisés par la maison de santé. La réputation de l’établissement et de son directeur est un facteur crucial de sa réussite financière dans la mesure où le renom de Burckhardt et de Préfargier attire des pensionnaires étrangers qui paient des frais de séjour élevés. Cette réputation était en place avant 1890 lorsque la maison de santé réalisait des bénéfices sans précédents, mais elle est mise en danger par les opérations de Burckhardt.

Au-delà de la question de son impact négatif sur l’image de Préfargier, d’autres facteurs permettent de rendre compte du déclin qui mène à sa démission. Au premier plan se détachent des raisons personnelles.

Dès les opérations et au moins jusqu’en 1896, la santé de Burckhardt va en se dégradant. Il est possible que ces problèmes soient liés aux difficultés inhérentes au poste de directeur d’asile. Avant lui, Auguste Châtelain avait déjà été victime de cette fonction qui l’avait épuisé.

La décision que Châtelain prend de démissionner en 1881 était motivée par un « un impérieux besoin de repos »2)ADP, 1881, p. 16.. Elle avait été précédée d’une demande de congé trois ans auparavant « dans l’espoir qu’après [s]’être reposé suffisamment, [il] pourrai[t] continuer pendant des années encore [s]on service dans l’établissement, mais cet espoir ne s’est pas réalisé »3)ADP, 1881, p. 15.. Gottlieb Burckhardt affronte des problèmes similaires. De 1889 jusqu’à son départ, il quitte fréquemment l’établissement afin de se soigner. En septembre 1889, alors que les opérations battent leur plein, « pour des motifs de santé, Mr le Directeur demande un nouveau congé de 4 semaines qu’il passera dans les Alpes » 4)ADP, 1889, p. 198.. Ce séjour est prolongé en raison du mauvais temps et de sa santé toujours déficiente. En mai 1891, Burckhardt est toujours malade et ses médecins « lui […] conseill[ent] un séjour assez prolongé à la montagne où il se rendra avec Madame qui est aussi souffrante »5)ADP, 1891, p. 229.. En novembre 1892, le psychiatre bâlois est à nouveau absent de Préfargier car il doit « accompagner Madame Burckhardt en Italie »6)ADP, 1892, p. 245.. Sa santé continue de se dégrader malgré les séjours en montagne ou au soleil. En 1894, « vu l’état de santé de Mr le Directeur et l’impossibilité où il se trouve dans ce moment de continuer sans danger à exercer ses fonctions », le Comité lui offre même « un congé illimité »7)ADP, 1894, p. 258. afin qu’il se remette complètement. Le second médecin de Préfargier, Rodolphe Godet, le remplace temporairement avec l’appui d’un adjoint.

Les procès-verbaux de la période qui suit les opérations montrent un clair raccourcissement des séances ordinaires de la Commission, qui ne sont plus ponctuées de débats sur la gestion des malades ou de présentations des travaux de Burckhardt. Aucun événement lié au traitement des patients ou à de quelconques recherches médico-scientifiques n’est mentionné dans les archives de l’établissement. Le même constat peut être fait sur les résumés du rapport annuel de fonctionnement de Préfargier tels qu’ils sont publiés dans l’Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie und psychisch- gerichtliche Medizin. Avant 1890, ces textes font une vingtaine de lignes et traitent autant de statistique que des recherches menées par Burckhardt ou des cas intéressants. Après les opérations, ces résumés sont composés de quatre à dix lignes qui se contentent de donner la statistique annuelle du mouvement des malades. De 1891 à 1896, les deux activités principales de Burckhardt n’ont rien à voir avec la médecine : il choisit un nouveau système de chauffage et lutte contre le passage de la ligne de chemin de fer reliant Neuchâtel à Morat sur le terrain de l’asile. Le contraste avec l’hyperactivité et les volontés de réforme que Burckhardt affiche de1882 à1890 est fort. Le médecin bâlois s’est entièrement désengagé de l’asile qu’il dirige depuis le rejet de ses opérations.

La situation de Burckhardt se dégrade progressivement à partir du moment où il est discrédité comme médecin en raison des opérations. En conséquence, une certaine méfiance s’installe entre le directeur et ses collègues ou les administrateurs de l’asile. Lors de ses vacances d’été en 1895, Burckhardt donne par exemple l’ordre au second médecin de lui transmettre « toute la correspondance adressée à Mr Burckhardt Directeur de Préfargier ». Rodolphe Godet obéit d’abord à son supérieur, mais, comme il considère qu’une telle pratique provoque des inconvénients, « il [en] fait part au Comité ». Celui-ci « jugeant que le directeur absent, c’est le 2ème médecin assisté du Comité qui le remplace en tout et partout », octroie « le droit et le devoir d’ouvrir toutes les lettres adressées au Directeur »8)ADP, 1895, p. 263. à Rodolphe Godet. Cet épisode est symptomatique du manque de confiance entre Burckhardt et le reste des hommes de Préfargier.

Cette méfiance mutuelle se cristallise au début de l’automne 1895. Une séance extraordinaire du Comité est alors organisée « pour délibérer sur les différends qui existent entre le Directeur et [cet organe] ». Les conclusions de cette réunion sont claires : « le Comité a décidé de déléguer le Président auprès du Directeur pour […] lui exposer la situation et lui déclarer que dans les circonstances actuelles, il lui paraît que Mr Burckhardt n’a qu’un parti à prendre, celui de se retirer volontairement, pour éviter que la Commission ne se voit dans la nécessité de lui donner sa démission »9)ADP, 1895, p. 266.. Parce que « la bonne entente telle qu’elle eût dû continuer à subsister [a] été remplacée par une méfiance mutuelle »10)ADP, 1895, p. 267., Gottlieb Burckhardt se voit contraint d’envoyer sa lettre de démission le 31 octobre 1895. Son départ est agendé au premier mai 1896, mais il sera anticipé en raison du décès de Madame Burckhardt le 29 mars 1896 lors d’un séjour à Gersau, dans le canton de Schwytz11)ADP, 1896, p. 279..

Gottlieb Burckhardt quitte Préfargier douze ans après son arrivée et s’en retourne à Bâle pour diriger un nouvel asile évangélique. Il est remplacé par son second, le Neuchâtelois Rodolphe Godet. Et les opérations de Burckhardt tombent rapidement dans l’oubli.

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