Le projet d’un aristocrate philanthrope

Derrière cette maison de santé prestigieuse transparaît la figure d’Auguste-Frédéric de Meuron, dit de Bahia. L’homme naît à Neuchâtel pendant l’été révolutionnaire de 1789. Son parcours est en adéquation avec son statut de fils d’une famille de négociants patriciens de la ville du début du XIXe siècle. Il passe les vingt premières années de sa vie dans son canton natal, où il se forme au négoce. À quinze ans, une fois ses études complétées, il entre comme apprenti dans le commerce familial jusqu’en 1809. Il quitte alors l’entreprise de Meuron, le temps de visiter l’Europe et les États- Unis, de séjourner successivement à Paris, en Angleterre et à New York. En 1817, il s’installe à Lisbonne dans une succursale de la maison de commerce de la famille1)Jeanneret, Frédéric Alexandre et James Henri Bonhôte, Biographie Neuchâteloise, t. 2, Le Locle, E. Courvoisier, 1863, p. 72.. Il est alors mandaté pour aller fonder un établissement marchand à Bahia, au Brésil. Sur place, le négoce passionne peu le jeune Auguste-Frédéric de Meuron. Il abandonne son poste dès que l’occasion se présente pour se lancer dans l’industrie du tabac en collaboration avec un proche ami. Après des débuts difficiles, la fabrique de tabac à priser qu’il dirige connaît un succès grandissant. Fort de sa réussite, de Meuron ouvre des succursales à Perambuco et Rio, et fait rapidement fortune2)Meuron, Guy de, op. cit., p. 20.. Il retourne alors définitivement en Europe et s’établit à Paris. Bien qu’installé en France, De Meuron conserve des liens forts avec son lieu d’origine, dont il a épousé l’une des ressortissantes, et qu’il visite régulièrement. C’est donc au profit de Neuchâtel qu’il décide de faire usage d’une partie de sa fortune dans les années 1840. Il engage alors des sommes considérables dans la construction d’un asile d’aliénés sur les rives du lac qui l’a vu naître.

Peinture à l'huile du Solar do Unhão (alors fabrique de tabac à priser propriété de de Meuron) par François-René Moreaux
Peinture à l’huile du Solar do Unhão à Salvador de Bahia (alors fabrique de tabac à priser, propriété de de Meuron) par François-René Moreaux

La démarche de Meuron et les raisons qui le poussent à entreprendre la construction d’un asile à Neuchâtel sont à la croisée d’un aliénisme philanthropique qui s’affirme autour de la Révolution française et de l’engagement continu de l’aristocratie neuchâteloise dans la gestion des problèmes de santé publique, une pratique héritée de l’Ancien Régime. Socialement, le projet d’un asile d’aliénés a d’abord une « fonction de réinsertion au sein de la notabilité neuchâteloise »3)Fussinger, Catherine, op. cit., p. 37. pour son fondateur. De Meuron n’est pas le premier à avoir utilisé le levier philanthropique d’une institution de santé publique pour réintégrer honorablement l’oligarchie de la ville après l’avoir quittée temporairement. Dans une position similaire, le négociant David de Pury4)1709-1786., enrichi par le commerce triangulaire, avait déjà fait rénover l’Hôpital de la ville de Neuchâtel au XVIIIe siècle pour se faire un nom à son retour en ville.5)Donzé, Pierre-Yves, Bâtir, gérer, soigner: histoire des établissements hospitaliers de Suisse romande, Genève, Georg, 2003, p. 127. Le projet de Préfargier s’apparente aussi intimement à celui de l’Hôpital de Pourtalès, fondé à la Maladière en 1808 par Jacques-Louis de Pourtalès, un riche négociant français descendant de réfugiés protestants, dont le souci était de se faire une place au sein de la bonne société neuchâteloise.

Ces projets hospitaliers sont parmi les derniers ancrages institutionnels d’une oligarchie qui a perdu son contrôle sur l’Etat.