Méthode

Comment construire l’histoire d’un traitement somatique de la maladie mentale ? Il ne s’agit pas d’écrire une page de plus d’une histoire de la médecine triomphante, mais de réaliser une histoire critique de savoirs et de pratiques médicales. L’approche de la pratique psychiatrique en question est influencée à la fois par l’histoire sociale et culturelle de la médecine, telle qu’elle s’est développée dès la fin des années 1960, et par les Sciences and technology studies qui ont renouvelé l’histoire des sciences. Les livres des historiens américains Joel Braslow et Jack Pressman sur l’essor de la lobotomie aux États-Unis au milieu du XXe siècle ont aussi nourri cette recherche1)Braslow, Joel, Mental ills and bodily cures: psychiatric treatment in the first half of the twentieth century, Berkeley, University of California Press, 1997.. Je partage leur projet de comprendre l’apparente contradiction entre l’impératif de soin et la pratique d’opérations mutilantes. Je veux tenter de comprendre l’introduction d’un nouveau traitement dans toute la richesse de ses contextes, que cela soit en rapport avec l’institution où les soins sont administrés, l’identité du médecin qui l’applique, le champ scientifique dans lequel les opérations s’insèrent, les patients qui les reçoivent, les familles qui les paient ou la société qui observe. Une telle largeur de vision est nécessaire à la bonne compréhension des interventions de Burckhardt, car le succès ou l’échec de ces opérations ne sont pas uniquement dépendants de l’amélioration de l’état physiologique ou mental des patients, mais aussi de la perception des observateurs que le problème traité a été adéquatement résolu2)Pressman, Jack D., Last Resort: Psychosurgery and the Limits of Medicine, Cambridge, CUP, 1998, p. 15..

L’histoire de la médecine ou le récit de la vie d’un psychiatre ne sont donc pas au centre de notre réflexion. À leur place se trouvent un geste chirurgical psychiatrique et la manière dont il est révélateur du rapport contradictoire au traitement de la folie de la société de la fin du XIXe siècle. Les opérations de Burckhardt sont en quelque sorte un simple « point d’entrée particulier » qui, selon Roger Chartier, est l’élément à partir duquel il est possible de « déchiffrer autrement les sociétés, en pénétrant l’écheveau des relations et des tensions qui les constituent »3)Chartier, Roger, « Le monde comme représentation » in Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin Michel, 1998, p. 72. ; les paroles que les opérations provoquent et les idées qu’elles réalisent lèvent le voile sur certains des problèmes de la gestion des populations d’aliénés dans les années 1890. Pour reconstruire ce récit, une part belle sera faite à l’étude des sources, plus particulièrement aux documents et aux faits que les historiens de la science médicale « passent habituellement sous silence, comme non pertinents, ‘externes’ à leur objet »4)Chamayou, Grégoire, Les corps vils: Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, La Découverte, 2008, p. 22.. En procédant de cette manière, cette série d’opérations à l’issue dramatique, qui n’a jusque-là été considérée que comme un élément du récit de l’histoire positiviste de la médecine, sera réintégrée à son contexte direct et exposée sous un jour inédit.

C’est uniquement en s’investissant sérieusement dans le recueil, la critique et le croisement des sources que l’historien peut formuler des clés valables pour leur lecture et composer un récit pertinent du passé.

Pour construire ce récit, l’historiographie récente de la psychiatrie et du rapport à la folie sera utilisée. Toutefois, ce sont essentiellement les traces laissées par les acteurs de cette histoire qui seront au centre de cette recherche. En effet, c’est uniquement en s’investissant sérieusement dans le recueil, la critique et le croisement des sources que l’historien peut formuler des clés valables pour leur lecture et composer un récit pertinent du passé. Bien qu’un cadre théorique solide soit essentiel à tout travail d’histoire de qualité, ce sont la valeur et la pertinence des sources primaires qui légitiment le labeur de l’historien. Pour tenter de dégager les contextes dans lesquels s’inscrivent les gestes de Burckhardt, pour comprendre les multiples raisons qui ont pu le pousser à agir chirurgicalement sur ses patients et pour appréhender la réception de son travail tant localement qu’à l’échelle européenne, un engagement critique avec les sources primaires sera donc privilégié tout au long de cette recherche.

Contrairement aux histoires précédentes qui se contentaient au mieux d’un passage en revue de la littérature médicale de la fin du XIXe siècle, les sources exploitées pour construire cette étude sont nombreuses et ont des origines et des formes diverses. Les Archives d’Etat du Canton de Neuchâtel ont fourni le registre d’admission des malades de la Maison de santé de Préfargier ainsi que la correspondance de l’Etat liée à l’établissement. L’accès aux archives de la Maison de santé de Préfargier a permis d’exploiter le recueil des procès-verbaux des séances de la commission de direction de l’asile ainsi que le recueil des plumitifs, la correspondance officielle et les rapports de fonctionnement de Préfargier. Ces fonds contiennent des documents relatifs aux démarches administratives de Préfargier ainsi qu’aux pratiques médicales qui se sont développées en son sein, notamment à travers les comptes annuels. La presse médicale a été sollicitée, tout comme la presse généraliste locale de l’époque. Finalement, un article de 88 pages entièrement consacré aux opérations, publié par Burckhardt dans l’Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medizin en 1890, a été exploité tant pour son contenu – il contient des détails sur l’histoire des patients et sur la procédure opératoire – que pour sa forme. L’éclectisme des sources utilisées vise à produire un récit qui se déploie sur plusieurs niveaux pour produire un portrait détaillé et nuancé des opérations de Burckhardt.

Partons d’un de ces documents pour articuler plus précisément la dynamique centrale de l’histoire des opérations de Burckhardt. L’une des ambiguïtés les plus insignifiantes en apparence dont recèle le recueil des plumitifs de la Maison de santé de Préfargier révèle une des tensions fondamentales qu’implique le poste de directeur de cet asile. Deux consonnes accolées fixent sur papier le problème qui va structurer le parcours de Burckhardt à Préfargier à la fin du XIXe siècle. Au milieu de l’année 1881, le recueil des procès-verbaux de la Maison de santé neuchâteloise rapporte qu’une lettre a été adressée à « Monsieur A. Châtelain Dr de Préfargier »5)ADP, 1881, p. 17., directeur démissionnaire, par le Comité de direction profondément désemparé. Selon les mêmes procès-verbaux, Châtelain a avancé le nom de son collègue « Mr le Dr Burckhardt de Bâle »6)ADP, 1881, p. 24. pour le remplacer. Le nom des deux hommes est accompagné, dans ces documents, de l’abréviation « Dr ». Pour le premier, ces deux lettres indiquent son statut de directeur de la maison de santé, pour le second, elles font référence à son statut de docteur en médecine. Mais alors que l’un quitte Préfargier et que l’autre s’apprête à y entrer, leurs statuts opèrent une rocade. Burckhardt, le docteur, devient directeur et Châtelain redevient docteur, « ancien médecin en chef de la maison de santé de Préfargier »7)Châtelain, Auguste, La folie. Causeries sur les troubles de l’esprit, Neuchâtel, Attinger Frères, 1889..

Cette double fonction de directeur – docteur est nécessaire pour garantir le contrôle total du directeur de l’asile sur ses malades.

Pour l’administration de l’établissement neuchâtelois, cette double fonction de directeur – docteur est nécessaire pour garantir le contrôle total du directeur de l’asile sur ses malades. Lorsqu’elle est remise en cause en 1881, un des administrateurs de Préfargier rappelle que, « chargé de Service médical et administratif, le Directeur ne saurait se démettre d’une partie de ses fonctions au profit d’un autre, sans courir le danger de voir son autorité affaiblie et sa surveillance paralysée »8)ADP, 1881, p.20.. Mais, ce chiasme de fonctions – le docteur directeur et le directeur docteur – est générateur de problèmes. Dans l’usage double de cette simple abréviation de titre, « Dr », est cristallisée la tension cruciale entre idéal médico-scientifique et pratique administrative qui sous-tend le récit qui va suivre. Bien que le problème des aliénés soit évidemment d’ordre médical, il est aussi social, économique, administratif ou politique9)Engstrom, Eric J., Clinical Psychiatry in Imperial Germany: A History of Psychiatric Practice, Ithaca, Cornell University Press, 2003, pp. 10-11.. Le choix de procéder à des opérations sur des individus violents n’est-il pas simplement un moyen de contrôler ces individus, plutôt que de les guérir ?

Le présent sujet n’est pas inédit. Le nom de Gottlieb Burckhardt10)1836-1907 est déjà connu de l’histoire de la psychiatrie moderne, il est même un de ses héros mineurs. En plein boom de la lobotomie, à l’occasion du Congrès international de psychiatrie de 1957 à Zurich, Edwin Ackerknecht, historien de référence de la discipline, affirme que les trépanations de Burckhardt le rendent digne de figurer sur la « liste des médecins suisses qui se sont fait remarquer par leurs travaux en psychiatrie entre 1500 et 1950 »11)Müller, Christian, De l’asile au centre psychosocial, Lausanne, Payot, 1996, p. 243.. Si ce médecin aliéniste suisse de la seconde moitié du XIXe siècle n’est probablement pas une célébrité incontournable de l’histoire de la discipline psychiatrique ou, plus largement, de la médecine12)À titre de comparaison, en 2008, PubMed, le moteur de recherche de la US National Library of Medicine, relève 12 occurrences pour la requête « Gottlieb Burckhardt » contre 52 pour « Eugen Bleuler », 92 pour « Jean-Martin Charcot » et plus de 1500 pour « Sigmund Freud »., son nom a une certaine résonance en son sein. Pour preuve, une dizaine d’articles13)Berrios, German E., “The origins of psychosurgery: Shaw, Burckhardt and Moniz” in History of Psychiatry, 8.29, 1997, pp. 61-81, Feldman, Robert P. et Goodrich, James T., “Psychosurgery: A Historical Overview” in Neurosurgery Online, 48.3, 2001, pp. 647-659, Heller, A. Chris, et al., “Surgery of the Mind and Mood: A Mosaic of Issues in Time and Evolution” in Neurosurgery Online, 59.4, 2006, pp. 720-739, Joanette, Yves, et al., “From Theory to Practice: the Unconventional Contribution of Gottlieb Burckhardt to Psychosurgery” in Brain and Language, 45.4, 1993, pp. 572-587, Manjila, Sunil, et al., “Modern psychosurgery before Egas Moniz: a tribute to Gottlieb Burckhardt” in Neurosurgical Focus, 25.1, 2008, E9, Müller, Christian, « Gottlieb Burckhardt: Le père de la topectomie » in Revue Médicale de la Suisse Romande, 28, 1958, 726-730, Gross, Dominik, “Der Beitrag Gottlieb Burckhardts (1863-1907) zur Psychochirurgie in medizinischer und ethischer Sicht” in Gesnerus, 55, 1998, pp. 221-248, Kotowicz, Zbigniew, “Gottlieb Burckhardt and Egas Moniz – two beginnings of psychosurgery” in Gesnerus, 62, 2005, pp. 77-101. de la presse spécialisée, échelonnés entre 1958 et 2008, évoquent ou rendent hommage à cet aliéniste bâlois. Les auteurs qui en parlent le considèrent comme le « père de la topectomie »14)Müller, Christian, op. cit. Selon le Grand Robert de la langue française, la topectomie est l’ « [e]xcision localisée de certaines aires du cortex cérébral de la région préfrontale, destinée à combattre certains troubles mentaux. », « le pionnier de la psychochirurgie »15)Stone, J. L., “Dr. Gottlieb Burckhardt the Pioneer of Psychosurgery”, in Journal of the History of the Neurosciences, 10.1, 2001, pp. 79-92., ou encore « le fondateur de la psychochirurgie moderne »16)Joanette, Yves, op. cit..

Tous les articles consacrés à Burckhardt depuis les années 1950 sont des variations d’un récit positiviste et hagiographique de sa carrière. L’aliéniste bâlois et ses opérations sont lus comme la première étape du développement progressif de la thérapeutique chirurgicale des maladies mentales, qui culmine une première fois dans les années 1950 et se développe à nouveau en ce début de XXIe siècle17)Cf. Christmas, David M. B., et al., “Neurosurgery for mental disorder, vagus nerve stimulation and deep brain stimulation” in Psychiatry, 5.6, 2006, pp. 212-216.. Ce type de discours est mis en place dès 1949 par Guy de Meuron, petit-fils du fondateur de la maison de santé de Préfargier, et Otto Riggenbach, le médecin directeur de l’établissement, dans une plaquette publiée à l’occasion du centenaire de l’établissement. En un long paragraphe, la trame narrative de l’histoire de l’aliéniste bâlois est fixée pour les soixante années qui suivent : Burckhardt est « le premier psychiatre qui ait essayé d’attaquer la maladie mentale par voie chirurgicale »18)Meuron, Guy de, et al., La Maison de santé de Préfargier, 1849-1949, Marin, Maison de santé de Préfargier, 1949, p. 96. ; sa méthode, « [m]odifiée et perfectionnée[,] est pratiquée dans tous les pays comme un des traitements les plus modernes ». Il est un des précurseurs de la psychochirurgie, la « [t]hérapeutique des troubles mentaux recourant à des interventions chirurgicales sur le cerveau »19)« Psychochirurgie », in Rey, Alain (dir.), Le Grand Robert de la langue française, url: http://gr.bvdep.com/.

Soixante ans après ce premier article, le récit traditionnel des réalisations de Gottlieb Burckhardt dans l’histoire internaliste de la médecine n’a pas beaucoup changé. Son état actuel est parfaitement résumé dans un article de 1991 de German Elias Berrios, professeur de psychiatrie et historien de la discipline, consacré à l’histoire conceptuelle de la psychochirurgie20)Berrios, German E., “Psychosurgery in Britain and elsewhere: a conceptual history”, in 150 Years of British Psychiatry, 1841-1891, London, Gaskell, 1991.. En deux paragraphes, il expose la forme standardisée des travaux consacrés aux opérations de Burckhardt.

Selon lui, Gottlieb Burckhardt, médecin directeur de la Maison de santé de Préfargier, inaugure une forme dramatique de traitement des psychoses entre 1888 et 1890 : la chirurgie destructrice du cerveau. Ce psychiatre bâlois qui travaille en solitaire à Préfargier, ce représentant ordinaire des théories psychiatriques de la seconde moitié du XIXe siècle, prétend pouvoir modifier le comportement de ses patients en opérant sur des zones définies du cerveau de quelques-uns d’entre eux. Sur des bases conceptuelles associationnistes et localisatrices, Gottlieb Burckhardt pousse ses explorations anatomiques du système nerveux central jusqu’à pratiquer des opérations chirurgicales destructrices sur les cerveaux de six déments chroniques, victimes d’hallucinations auditives et visuelles. Trois de ces patients voient leur état s’améliorer.

Toujours selon Berrios, les résultats obtenus par Burckhardt apparaissent assez prometteurs pour être partagés avec la communauté médicale lors du Congrès international de médecine de Berlin de 1890. Cette présentation est publiée sous la forme d’un article très détaillé de 88 pages l’année suivante dans la première revue allemande de psychiatrie : l’Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie und physisch-gerichtliche Medizin. Bien que cités dans la presse médicale internationale, les travaux de Burckhardt ne sont pas repris et il ne donne pas de suites à ses recherches. Quarante ans après, le Portugais Egas Moniz, puis les Américains Freeman et Watts rendent populaires les lobotomies et le travail de Gottlieb Burckhardt est relu comme le premier épisode du développement de ces opérations en Europe. L’échec du médecin bâlois est réintégré à l’histoire positive de la médecine puisqu’il apparaît alors comme l’un des pionniers de la psychochirurgie. Tel est le récit classique des opérations de Burckhardt.

Les incarnations multiples et similaires de ce récit ont pour fonction de construire la mémoire historique de la discipline médicale et de légitimer ses théories et ses pratiques.

Les incarnations multiples et similaires de ce récit ont pour fonction de construire la mémoire historique de la discipline médicale et de légitimer ses théories et ses pratiques. Ces deux fonctions sont propres à la plupart des récits d’histoire de la médecine. Ce double enjeu mémoriel et légitimateur donne lieu à des textes qui assènent une lecture téléologique de l’histoire de la médecine. Celle-ci est marquée par le récit des travaux des héros dont les recherches ont amené des progrès théoriques et pratiques plus ou moins constants qui, en s’accumulant, produisent au final la médecine actuelle. Cette perspective crée un rapport anachronique à l’objet étudié et tend à isoler cet objet de tout autre contexte que le contexte médical. C’est le progrès de leur science, de leur profession, qui intéresse les médecins historiens. Ils formulent une histoire positiviste de leur discipline qui souligne la modernité rétrospective des procédures et des théories de Burckhardt21)Manjila, Sunil, op. cit., p. 4, “The transition to the modern era of psychosurgery starts with the series of topectomy operations performed by Gottlieb Burckhardt”. et leur fonction d’innovation.

En premier lieu, l’histoire de la médecine sert donc de mémoire collective à un groupe professionnel et participe à la construction de son identité propre. Pour remplir cette fonction, le récit historique doit correspondre aux conceptions actuelles partagées au sein de la discipline. Par exemple, Manjila, un neurochirurgien, déclare que Burckhardt est un « chirurgien » car il utilise les méthodes et les instruments propres à cette discipline. Il écrit aussi, tout comme Stone et Berrios avant lui, que l’aliéniste bâlois opère sur des « schizophrènes ». Toutefois, le Bâlois a une formation de psychiatre, non de chirurgien, et il n’utilise jamais le diagnostic de schizophrénie qui est inventé par le psychiatre suisse Eugen Bleuler à peu près en même temps que ses opérations. Comme ces exemples le montrent, une telle forme d’histoire a tendance à traiter du passé en fonction du présent22)Brush, Stephen G., “Scientists as Historians” in Osiris, Vol. 10, 1995, p. 217.. En raison de ces problèmes d’anachronisme, l’histoire de la médecine internaliste ne parvient pas à formuler un discours historique pertinent.

Cette fonction mémorielle pousse aussi les historiens de la médecine à reconnaître leurs pratiques dans celles de leurs prédécesseurs. Ainsi, les opérations de Burckhardt semblent préfigurer des théories et des pratiques en vogue cinquante ans plus tard. Elles offrent donc une origine, une légitimité historique à diverses pratiques médicales et scientifiques du XXe siècle : la psychochirurgie, la neurochirurgie ou encore la neuropsychologie clinique. C’est, par exemple, l’actualité d’un domaine de recherche potentiellement controversé, la neurochirurgie des troubles mentaux, qui pousse les médecins à mentionner les opérations de Burckhardt en ce début de XXIe siècle. Les particularités de l’histoire de la médecine traditionnelle dérivent donc aussi en partie de « l’intention légitimatrice tacite »23)Figlio, Karl, “The Historiography of Scientific Medicine: An Invitation to the Human Sciences” in Comparative Studies in Society and History, 19.3, 1977, p. 265. qui la caractérise.

De plus, la continuité revendiquée de l’histoire interne de la médecine tend à la rendre anhistorique. C’est le cas de l’historiographie qui s’attarde sur Gottlieb Burckhardt. Dans ce cadre, les interventions chirurgicales du psychiatre sont présentées, de manière non problématique, comme l’un des produits du progrès médical en marche, détachées de tout autre contexte historique. En se basant uniquement sur des sources médicales publiées, les historiens ont construit un portrait des opérations de Burckhardt qui ne souligne que leur côté visionnaire24)Scull, Andrew, op. cit., p. 131.. Jamais les conditions de leur apparition ne sont sérieusement questionnées. Elles s’inscrivent parfaitement dans le mouvement du progrès de la médecine, puisqu’elles ne sont que les précurseurs logiques des lobotomies du XXe siècle, puis de la neurochirurgie

Tout est fait dans l’historiographie traditionnelle de la psychiatrie pour présenter le travail du psychiatre comme ne dépendant d’aucun autre contexte que celui des doctrines et pratiques médicales.

Dès lors, parce qu’ils sont invisibles ou non pertinents aux médecins historiens, certains problèmes au cœur de ce récit n’ont pas été approchés. Le fait qu’un psychiatre s’improvise chirurgien du cerveau, qu’un asile soit doté d’un laboratoire, que Burckhardt puisse détruire librement le cerveau de ses patients, que sa procédure soit très médiatisée mais répétée une seule fois près de vingt ans plus tard, ainsi que les fortes critiques internes et externes à la discipline psychiatrique, ne sont pas traités par Berrios et le reste de l’historiographie consacrée à Burckhardt. À l’exception du travail de l’historien polonais Kotowicz, qui tente d’expliquer la mauvaise réception des travaux de Burckhardt en comparant celle-ci au succès des travaux sur les leucotomies du neurologue portugais Egas Moniz dans les années 193025)Kotowicz, Zbigniew, op. cit., tout est fait dans l’historiographie traditionnelle de la psychiatrie pour présenter le travail du psychiatre comme ne dépendant d’aucun autre contexte que celui des doctrines et pratiques médicales. Dans toute la littérature consacrée à Burckhardt, il n’est que très peu fait mention du rôle du milieu social, économique, culturel ou politique au sein desquels il opère. Si les théories médicales de l’époque sont présentées comme les fondations de ses gestes, le contexte politique local, le cadre institutionnel ou l’insertion professionnelle de Burckhardt sont très peu étudiés. Même un historien comme Edward Shorter, dans un ouvrage qui offre une approche thématique et périodique plus large, approche la figure du directeur de Préfargier dans le chapitre consacré à l’essor de la lobotomie au XXe siècle et non dans celui sur l’aliénisme de la seconde partie du XIXesiècle. La manière dont l’historiographie a abordé les opérations de Burckhardt est symptomatique des histoires de disciplines scientifiques produites par les scientifiques eux-mêmes, de l’histoire de la médecine en particulier.

Cependant, l’histoire d’une discipline scientifique, de la médecine par exemple, telle qu’écrite par des historiens professionnels, extérieurs à la discipline, comprend aussi un certain nombre d’écueils. Une telle entreprise risque de transformer l’histoire de la médecine en une histoire des médecins26)Brush, Stephen G., op. cit., p. 224. Il serait néfaste de perpétuer l’opposition absurde entre une histoire interne médicale de la médecine et une histoire externe sociale de la discipline27)Scull, Andrew, op. cit., p. 132, “the foolishness of the old distinction between external and internal approaches to the history of medicine”.. Les deux éléments jouent un rôle dans l’histoire de la médecine et donc de la psychiatrie. Il n’est pas possible de dissocier une profession scientifique de la connaissance qu’elle prétend produire28)Ibid., “a profession cannot be divorced from its work and from the content of the knowledge it lays claim to”.. Le statut social de la profession médicale renforce la légitimité des connaissances que les médecins avancent, mais ce statut est aussi renforcé par la validité de ces connaissances.

L’approche développée dans les pages qui suivent sera double: Elle étudiera autant le contexte social que le contexte médical dans lequel s’inscrivent les gestes chirurgicaux de Burckhardt. Il s’agit ici non pas d’identifier en Burckhardt une étape du progrès médical ou le point de départ d’un courant de théories et pratiques psychiatriques plus tardif, mais de comprendre ses travaux dans leur contexte social et médical immédiat. En adoptant une approche d’histoire sociale et culturelle de la médecine, on peut proposer une relecture des opérations de Burckhardt inscrites dans la durée de son passage comme directeur de la Maison de santé de Préfargier. Cette relecture s’ouvre sur l’histoire de la création de l’établissement, quarante ans avant les opérations. Ce regard vers le passé se justifie par le fait que les spécificités pratiques et idéologiques de l’asile vont grandement conditionner le travail de Burckhardt entre 1882 et 1896.

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Références   [ + ]